«Chez nous, les patrons sont fair-play, ils nous rendent malades, mais ils nous offrent la thérapie.» Réflexion amusée d’un cadre d’une banque française en apprenant que son pays venait de lancer le ticket psy, sur le modèle des tickets restaurant. Le concept, très sérieux, a été inventé par ASP Entreprises, un cabinet de prévention des risques psychosociaux installé à ­Suresnes, dans la région parisienne. L’idée? Soulager le mal-être ou la souffrance au travail (un salarié sur quatre souffre d’un excès de stress, selon une étude de l’Institut français de l’anxiété et du stress, publiée le 21 janvier dernier).

Le principe est simple: l’entreprise achète des carnets de tickets qui vont permettre au salarié de consulter gratuitement un psychologue. Cinq à dix séances peuvent être prescrites chez un praticien sélectionné par ASP, qui déclare à ce jour un réseau d’une centaine de professionnels (psychologues, psychothérapeutes, psychiatres). Une dizaine d’entreprises, essentiellement dans le secteur des banques et de l’informatique, ont déjà souscrit un abonnement, selon Valentine Burzynski, directrice générale d’ASP. «En utilisant ce service, explique-t-elle, le salarié bénéficie d’un espace de parole neutre et d’une aide pour prendre du recul et faire face à ses troubles. Il s’agit bien sûr d’une démarche libre, volontaire et confidentielle.»

Démarche critiquée

L’offre est cependant critiquée par le Syndicat des psychiatres français qui déplore, au nom des principes éthiques, que des praticiens aient adhéré à une démarche assimilée à du «racolage». Pour son président, la mise en place de ce ticket relève de «la psychologisation croissante de la société» et s’apparente à un gadget qui donne bonne conscience à l’entreprise. De son côté, le très puissant Conseil de l’ordre des médecins se déclare choqué, «car la médecine n’est pas un commerce.»

La polémique ne risque pas de se propager à la Suisse, car le ticket psy n’a pas encore franchi la frontière. «C’est presque dommage, cela nous sortirait un peu de la préhistoire», lance, un brin provocatrice, Tiziana Nebuloni. Médecin psychiatre, elle a réorienté sa carrière vers le monde de l’entreprise. Après avoir suivi une formation en coaching aux Etats-Unis, elle a ouvert un cabinet à Genève sous le label RHivages. Sa mission: ajouter un volet «psy» à la prise en charge de ceux qui craquent au travail. Et ils sont nombreux dans le climat actuel de forte récession économique. «Tout le monde souffre, dit-elle, le personnel du secteur privé, mais aussi les employés de la fonction publique.»

Quelle aide proposer? «Pousser la porte de l’assistante sociale, celle du DRH ou du médecin du travail, ce n’est pas assez», répond Tiziana Nebuloni. Vous pensez que tout a déjà été écrit sur le stress au travail, jusqu’à ses côtés positifs, bénéfiques, voire «rentables»? Erreur, corrigent les professionnels de la santé mentale, pour qui le vrai stress est à terme nuisible et risque de mener à des «dérapages».

Pas encore d’actualité

Une jeune employée d’une banque touchée de plein fouet par la crise, témoigne: «De retour d’une longue mission à l’étranger, on m’a demandé de passer une visite médicale au sein de mon entreprise, puis de remplir un questionnaire contenant des questions comme: avez-vous du mal à dormir? Avez-vous la bouche sèche, des vertiges, un nœud à l’estomac? Souffrez-vous d’angoisse, d’un manque de reconnaissance, d’incivilités au travail? Ensuite, le médecin de la banque m’a débriefée pendant 15 minutes. Il était en fait rivé à son ordinateur. Cette conduite m’a paru maltraitante. J’aurais préféré faire face à un psychologue.»

Les banques sollicitées par Le Temps ont confirmé qu’un recours à des psychologues n’était pas d’actualité. «Nous traversons sans encombre les turbulences des marchés financiers», résume-t-on chez Pictet. Chez Credit Suisse, touché par des réductions importantes d’effectif, «le stress au travail est la responsabilité première du chef de ligne directe, qui doit connaître la situation personnelle et professionnelle de ses collaborateurs», selon un porte-parole. On y vante le label interne Sport/Santé/Bien-être, ainsi que la soixantaine de clubs de sport de l’entreprise pour «se retaper». UBS, de son côté, n’a pas donné suite à la demande du Temps.

Pourtant, les «pétages de plomb» n’épargnent pas les banques. Dans ce secteur où chacun se doit de véhiculer une image conquérante, les psychologues comparent les échecs à de véritables «blessures narcissiques». Franziska Tschan, professeur en psychologie sociale du travail à l’Université de Neuchâtel, raconte: «Un collègue invité à prendre la parole lors d’un colloque a confié qu’il a fait partie d’une commission UBS. Cela a fait immédiatement rire tout le monde. Je suis sûre que tous les employés de cette banque doivent souffrir de cela, d’être en quelque sorte la risée de tout le monde, de se sentir soudain dépréciés.»

L’ouverture, le 18 décembre dernier, à la clinique psychiatrique de la Métairie, à Nyon, d’une unité réservée aux cadres en détresse (LT du 08.01.2009) prouve que les demandes de soutien existent. Les managers venus de la finance, mais aussi de l’industrie horlogère et des assurances s’y pressent pour y soigner leur burn-out et autres surmenages. La prise en charge s’effectue en ambulatoire ou implique une hospitalisation. Nicola Gervasoni, psychiatre et directeur médical de la Métairie, confie: «Un burn-out peut se traverser seul si ça reste du stress, mais de plus en plus cela tourne à la dépression. Une aide en conséquence paraît nécessaire.»