Officiellement, morne plaine. «Nous ne prenons pas position sur les déclarations de Wegelin», indiquait vendredi le Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales à Berne. Se contentant de répéter que les «négociations entre la Suisse et les Etats-Unis pour parvenir à une solution globale visant à régler le passé continuent».

Pourtant, la place financière respire, vingt-quatre heures après avoir dû assister aux piteuses excuses, devant un tribunal new-yorkais, de l’un des propriétaires de la plus vieille banque suisse. Pour ses activités «moralement répréhensibles»: avoir accueilli 1,2 milliard de dollars cachés par des Américains fuyant le fisc. Bien sûr, dans sa présentation de l’accord, Preetinder Bharara, procureur vedette de Manhattan, n’hésite pas à rappeler qu’il a accroché à son tableau de chasse une «banque suisse fondée en 1741». Evidemment, ces pressions américaines ont conduit à la vente forcée de la maison tricentenaire. Et, oui, «ces aveux confirment le sentiment que, dès le départ, la banque a voulu solder l’affaire, sachant qu’il n’y aurait rien à défendre», enterre l’avocat fiscaliste Philippe Kenel.

Le milieu tente pourtant de se rassurer quant au sort des dix établissements – parmi lesquels la Banque cantonale de Zurich, Julius Baer ou Credit Suisse – susceptibles d’être acculés, à leur tour, au grand marchandage judiciaire. Analysé froidement, l’accord accepté par Konrad Hummler et les autres associés de Wegelin n’apparaît pas aussi amer. «J’espère que ce règlement montrera la voie à suivre pour les dossiers des autres banques», ose même Thierry Boitelle, associé fiscaliste au sein du cabinet Bonnard Lawson à Genève. Un parallèle que laisse en tout cas espérer la similarité du texte de la récente plainte déposée à l’encontre d’employés de la Banque cantonale de Zurich.

Disproportionnées, les sanctions de 74 millions de dollars que doivent régler les associés de Wegelin? Thierry Boitelle esquisse un calcul. Les banques avaient coutume de percevoir des frais de 1 à 2% sur les comptes non déclarés. Ce qui signifie – pour des dépôts de 1,2 milliard de dollars – 120 millions gagnés en dix ans. Soit près du double des dédommagements exigés. Et puis, aucun banquier saint-gallois ne croupira à Sing Sing. Les explications du procureur Bharara laissent entendre que les menaces de peines de prison pourraient disparaître avec la validation de l’accord par le juge Rakoff, prévue le 4 mars,

Une telle solution négociée fait aussi le jeu des autorités américaines. «Obtenir le paiement de dédommagements et arrêter la procédure, c’est ce qui intéresse avant tout le procureur dans ces histoires de criminalité en col blanc; la vie judiciaire new-yorkaise l’a souvent montré, par exemple avec les dédommagements payés par la banque Standard Chartered pour ses activités en lien avec l’Iran», rappelle Thierry Boitelle. «Obtenir rapidement du cash n’est pas le seul objectif», contredit Yves Nidegger, cofondateur de l’Etude Nidegger et Blanc à Genève. Les Etats-Unis visent à «faire rendre gorge aux Etats qui refusent d’appliquer leurs lois et de transformer leurs banques en précepteur du fisc», s’insurge celui qui siège à Berne en tant que conseiller national (UDC).

Aux yeux du fisc américain, croiser le fer contre quelques banques apparaît surtout plus efficace que la régularisation, au coup par coup, de 30 000 contribuables fautifs. Une méthode qui exige le maintien des pressions. Thierry Boitelle n’exclut pas «d’autres surprises dans les mois à venir». Comme l’inculpation d’autres banques, «en particulier israéliennes». Certaines ont déjà été pointées du doigt.

«Obtenir les dédommagements et arrêter la procédure, c’est ce qui intéresse avant tout le procureur»