La Russie dispose d'une arme de destruction massive qui n'inquiète personne, pas même George Bush. Des missiles balistiques d'un nouveau genre? Non, sa police fiscale. Elle est en train d'éreinter pour de bon le groupe pétrolier Yukos de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, jeté au cachot il y a treize mois. En fin de semaine dernière, la justice russe aux ordres du Kremlin a franchi un nouveau pas en ajoutant une tranche de 6 milliards de dollars (pour l'année 2003) à l'avalanche de redressements fiscaux qui acculent la compagnie au dépôt de bilan. Le total de la note s'élève désormais à 30,5 milliards de dollars, sur lesquels Yukos a réglé 4 milliards. La production de brut du producteur russe (supérieure à celle d'un pays comme la Libye) couplée au cours élevé du baril laisseraient toutefois envisager un remboursement progressif de la totalité du passif.

Les autorités russes ne veulent pas en entendre parler. Elles ont présenté, en fin de semaine dernière, leur plan de démantèlement de Yukos. Le 19 décembre prochain sera ainsi mise à la vente aux enchères Yuganskneftegaz, principale filiale de production du groupe, basée en Sibérie, sur le riche gisement pétrolifère de Priobskoïé. Prix de départ: 8,65 milliards de dollars. Une misère pour ce joyau de la couronne dont la valeur, selon la banque d'affaires Dresdner Kleinwort Wasserstein, avoisinerait plutôt les 17,3 milliards.

Le fait qu'une perle de cet acabit puisse arriver sur le marché à un prix si bas tend à prouver que le Kremlin a choisi la braderie de l'ex-empire d'un oligarque encombrant pour parvenir à ses fins. Selon toute vraisemblance, le géant gazier Gazprom (monopole d'Etat qui vient de s'emparer de la compagnie pétrolière étatique Rosneft) va déposer une offre pour Yuganskneftegaz, et va l'emporter. La Russie poutinienne disposera ainsi d'un superchampion national des hydrocarbures, très docile, et qui pourra rivaliser en taille et en réserves avec le numéro un mondial ExxonMobil.

Une justice politique? «Pas du tout», a tonné Vladimir Poutine dans un entretien publié hier par des médias brésiliens – le président russe effectue cette semaine une visite au Brésil. «Une chose est claire: tous doivent respecter la loi, indépendamment de leurs fonctions, du niveau de leur fortune, et du degré de leur influence sur les structures de l'Etat. Tous doivent être égaux devant la loi, la respecter, payer leurs impôts et en conséquence être punis s'ils violent la législation», a dit Vladimir Poutine.

Justice «sélective»

Tous, vraiment? Les observateurs notent que d'autres oligarques (comme Roman Abramovitch, heureux possesseur de la compagnie Sibneft et du FC Chelsea de Londres) n'ont pas connu les mêmes déboires que Khodorkovski. Ils se sont pourtant enrichis de la même manière, à l'occasion des privatisations douteuses menées sous Boris Eltsine. Seule différence: ces hommes, à l'inverse de Khodorkovski, ont su rester «prudents». Traduit en russe, cela signifie qu'ils ont évité de confondre puissance financière et velléités politiques.

Si elle n'est pas politique, la justice russe, dans ce cas, est particulièrement «sélective». Ce qui expliquerait d'ailleurs l'attitude des compagnies étrangères, probablement rassurées en haut lieu sur le fait qu'elles ne risquent pas leur peau en aventurant leurs milliards en Sibérie. Car en temps normal, stupéfaites par les mésaventures de Yukos, elles fuiraient. Or non seulement elles ne fuient pas, mais elles affluent.

L'an dernier, la britannique BP «commettait» près de 7 milliards de dollars pour s'emparer du numéro 3 russe, TNK. Et le 29 septembre dernier, la «major» américaine ConocoPhillips «montait» à hauteur de 7,6% dans le capital de LukOil, le nouveau numéro 1 russe du secteur. Montant de la transaction: 2 milliards de dollars, un «ticket cher payé», selon la plupart des analystes. Fous, les pétroliers occidentaux? Pas forcément. Ils suivent l'adage de Lee Raymond, brutal PDG d'ExxonMobil, qui avait résumé un jour sa philosophie de cette manière: «You kinda have to go where the oil is» («faut bien aller là où y a du pétrole»). Et en Sibérie, il y en a beaucoup.