«Il semble que la boîte de Pandore ait été ouverte et que Poutine ait rompu le pacte avec les oligarques.» Ce commentaire dramatique d'un analyste financier de la place ne concerne pourtant que l'arrestation à Moscou d'un quasi-inconnu: Platon Lebedev. Inconnu mais à l'influence et au pouvoir extravagant: cet homme de 46 ans est à la tête du groupe financier Menatep, qui gère 30 milliards de dollars d'actifs et contrôle entre autres 61% du géant pétrolier Yukos, dirigé par son ami Mikhaïl Khodorkovski. Lebedev aurait joué un rôle majeur lors de la fusion, en avril dernier, de Yukos et de Sibneft, qui forment désormais le quatrième groupe pétrolier mondial, conférant à Khodorkovski une influence et un pouvoir qui pourrait faire de l'ombre, même à Vladimir Poutine. Au point que la rumeur s'est mise à voir, dans le patron de Yukos, un rival et un successeur possible du président en exercice.

Singulier personnage que Platon Lebedev. Des journalistes du Temps l'avaient rencontré l'an dernier dans les immenses salles lambrissées de son palais d'époque tsariste, au centre de Moscou. Elancé, le regard noir d'une intensité presque inquiétante, Platon Lebedev était l'homme des sociétés offshore et des fonds discrètement placés à l'étranger, notamment en Suisse. Le Temps avait évoqué les investissements du groupe à Genève dans une série d'articles (parus le 4 mars et le 21 juin 2002) que le financier russe avait fort peu appréciés. Lors d'une réunion plutôt tendue en compagnie d'une brochette d'avocats, Platon Lebedev s'était plaint d'avoir dû donner des explications à sa banque, UBS, puis il s'était lancé dans un sermon interminable où il affirmait notamment qu'un détective était déjà au travail pour découvrir des aspects compromettants de la vie privée de l'auteur de l'article. On était loin de la sérénité attendue de la part d'une société qui a fait de la transparence et du fair-play son dogme principal.

Mikhaïl Khodorkovski dénonce, dans l'arrestation de son ami et partenaire d'affaires, un complot politico-financier qu'il compare aux agissements des «loups-garous à épaulettes», ces policiers de haut rang récemment arrêtés et qui s'étaient enrichis en faisant chanter les petites entreprises. Autrement dit, cette fois, de plus hauts fonctionnaires font chanter de plus grosses entreprises. Le prétexte de l'arrestation de Lebedev en deviendrait presque anecdotique: il est soupçonné d'avoir acquis frauduleusement, en 1994, 20% des actions d'une entreprise étatique spécialisée dans les engrais. L'escroquerie porterait sur 283 millions de dollars. Ces accusations sont d'autant plus surprenantes que Vladimir Poutine, à son arrivée au pouvoir, avait promis aux oligarques de ne pas remettre en cause les privatisations douteuses des années 90 qui avaient fait leurs fortunes, à condition qu'ils ne se mêlent pas de politique. Ceux qui n'ont pas respecté ce pacte – Berezovski, Goussinski – ont vu rapidement leur empire confisqué et ont été contraints à l'exil.

L'opération semble coordonnée, puisque deux autres dirigeants de Yukos sont dans le collimateur de la justice: Alexeï Pigoutchine, chef d'un des services de sécurité de la compagnie et accusé du meurtre de deux personnes, et Ramil Bourganov, directeur d'une des filiales de Yukos, soupçonné lui aussi d'acquisition frauduleuse d'une compagnie d'Etat. Hier à Moscou, la question était sur toutes les lèvres: quelle faute a bien pu commettre Khodorkovski? «Il a sans doute annoncé trop ouvertement son désir de jouer un rôle politique et de peser sur les prochaines élections», estime le quotidien Vremia Novostei. «L'influence de Khodorkovski s'est fortement accrue ces derniers mois et cela a dû déplaire aux ambitieux promus par Poutine, qui rêvent de remplacer l'élite traditionnelle et à qui il manque encore un réel accès aux capitaux», explique le politologue Vitali Portnikov.

Le problème est que Yukos se présente comme la compagnie russe la plus dynamique, travaillant selon des critères occidentaux de management et désireuse de s'étendre sur la scène internationale. En s'attaquant à Yukos, l'Etat russe pourrait mettre en difficulté cette nouvelle économie, à la recherche d'investissements et de partenariats étrangers qui font encore dramatiquement défaut: «Cette affaire influencera négativement non seulement les cotations de la compagnie et tout le secteur du pétrole, mais encore tout le marché financier russe, explique Marina Issakhanian de l'institut «Finance-Analytique». L'Etat a montré qu'il est capable de désavouer n'importe qui, quelle que soit sa position et que personne ne peut se sentir à l'abri dans ce pays. D'autant moins que toutes les grandes compagnies ont des squelettes dans leurs placards, ce qui donne à l'Etat une capacité de pression quasi illimitée.» Hier, l'action Yukos sur le marché russe avait chuté de près de 5%.

Le groupe pétrolier semble avoir redouté depuis longtemps un mauvais coup de l'Etat russe. L'an dernier, lors d'une rencontre avec Le Temps, Mikhaïl Khodorkovski avait eu cet aveu: «Ce genre d'articles nous fait un tort immense, le pouvoir est à l'affût du moindre prétexte utilisable contre nous.»