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Conscient des limites de la rente pétrolière, Riyad s’est lancé dans des réformes tous azimuts dont la pierre angulaire est l’entrée en bourse du géant pétrolier étatique Saudi Aramco.
© Saudi Aramco/Handout via REUTERS

Pétrole

Saudi Aramco: vers une entrée en bourse historique

L’opération, prévue au second semestre, doit servir de catalyseur à une privatisation plus large de l’économie saoudienne

Les millions de barils produits et exportés depuis l’Arabie saoudite ont façonné sa place dans la région et dans le monde. Aramco peut enfin faire figure de modèle pour cette économie et cette société plus ouvertes, dont «MBS», homme-orchestre des réformes, se fait l’avocat. «C’est une entreprise où l’on parle très librement, même si la majorité des employés sont Saoudiens», raconte Jean-François Seznec, consultant au Global Energy Center du think tank américain Atlantic Council. Hommes et femmes, recrutés parmi les meilleurs, s’y mélangent à tous les niveaux.

Pourquoi privatiser une partie d’Aramco?

L’annonce est intervenue alors que l’Arabie saoudite traversait un moment difficile. En 2016, l’effondrement des prix du pétrole (–60% en moins de deux ans) met au défi la pétromonarchie dont les revenus dépendent aux trois quarts des recettes d’hydrocarbures. La crise n’est pas dramatique, car Riyad dispose toujours d’un matelas confortable de devises étrangères. Mais les comptes ont basculé dans le rouge.

Conscient que la rente pétrolière pourrait un jour ne plus suffire, le pouvoir se lance dans un programme de transformation tous azimuts du système économique et social. Un chantier baptisé Vision 2030 et emmené par le prince héritier. La privatisation d’une partie d’Aramco en est un pilier: elle doit asseoir cette nouvelle «vision» d’une économie plus diversifiée en apportant les moyens de la financer.

A charge, désormais, pour le royaume de gérer ce qui peut passer pour une contradiction: l’attrait des gisements saoudiens est crucial dans le succès de cette opération pourtant destinée à projeter le pays dans l’après-pétrole.

Pourquoi l’opération est-elle si complexe?

Combien vaut Aramco? Difficile d’évaluer une entreprise aussi grande par ses ressources et aussi opaque dans sa gestion. Les estimations varient entre 1000 et 2000 milliards de dollars (entre 938 et 1876 milliards de francs) – plus de deux fois la valorisation d’Apple ou de Google. «Les Saoudiens vont tout faire pour avoir une valorisation haute, dit François-Aïssa Touazi, directeur Moyen-Orient et Afrique de la société d’investissement Ardian et fondateur du think tank CapMena. Entre la remontée du prix du baril, la reprise de la croissance mondiale et les liquidités importantes sur les marchés financiers, le contexte actuel est favorable.»

C’est une des raisons pour lesquelles le ministre de l’Energie saoudien, Khalid Al-Falih, un proche de «MBS», a œuvré pour trouver un accord entre les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et la Russie pour réduire la production mondiale de pétrole: seul moyen de faire remonter les prix et d’assurer une valorisation très haute d’Aramco.

Historique des comptes

Mais la mise sur le marché est un exercice risqué. Secrète, l’entreprise ne publiait pas d’états financiers détaillés. Elle devra présenter l’historique de ses comptes pour permettre de disposer de comparatifs avec les prévisions. «Historiquement, Aramco était aussi bien une entreprise pétrolière qu’une vache à lait, qui finançait des stades, des infrastructures ou des besoins du pouvoir royal», souligne un patron du secteur.

L’exercice du pouvoir de «MBS» suscite également des interrogations. Comment convaincre des investisseurs alors que le prince peut faire arrêter et enfermer sans préavis des dizaines de personnalités – dont certaines sont des acteurs économiques de premier plan –, comme il l’a fait lors de son coup de filet du 4 novembre 2017? «Cela peut refroidir certains, tempère un banquier de la région, mais, avec un baril à près de 70 dollars, tout le monde va profiter de cette opération.»

Quel impact attendu pour l’économie?

Le produit de l’opération viendra abonder le Public Investment Fund (PIF), le bras financier du royaume, dirigé par Yasir bin Othman Al-Rumayyan, un autre proche de «MBS». L’objectif: investir dans des avoirs non pétroliers, des hautes technologies aux énergies renouvelables, en passant par les ressources minières. «Le rêve de «MBS», c’est de devenir une puissance d’investissement, confirme François-Aïssa Touazi. Avec le PIF, il veut atteindre le degré de sophistication de grands fonds souverains comme celui d’Abou Dhabi ou de la Norvège.»

Outre les milliards levés, la vente doit servir de catalyseur à une privatisation plus large de l’économie. Des aéroports à la santé et à la fourniture d’eau, toute une série de compagnies publiques devraient être privatisées, totalement ou partiellement. Avec un chômage qui touche 30% des jeunes, le développement d’un secteur privé compétitif est jugé crucial. Aujourd’hui, ses postes sont accaparés par les expatriés. Plus des deux tiers des Saoudiens travaillent dans la fonction publique, mais l’Etat ne peut plus fournir des emplois supplémentaires.

«Le vrai enjeu, c’est d’entrer dans une économie moderne, avec de l’investissement, des créations d’emplois, des impôts, explique Jean-François Seznec. On ne peut pas y arriver, si l’actif principal du pays n’est pas transparent.» Déjà, les temps changent. Les Saoudiens commencent à payer plus cher le carburant, l’eau et l’électricité. Depuis janvier, ils se familiarisent avec un nouvel impôt, la TVA.

Quel enjeu pour le pouvoir?

Les gains tirés de la vente d’Aramco permettront peut-être de modérer les efforts de rigueur. «Mais ce ne peut être l’alpha et l’oméga de la transformation du pays, insiste un patron familier de l’Arabie saoudite. Quand on met 2 à 5% d’une entreprise en bourse, on ne résout pas tout. Le défi, c’est d’arriver à changer les mentalités.»

Le prince héritier joue politiquement gros dans cette opération. La privatisation d’Aramco est la pierre angulaire de son programme de réformes. Les fonds récoltés et placés sont censés faire boule de neige. Si la vente rapporte moins que prévu, le fils du roi pourrait être obligé de revoir à la baisse le programme de constructions pharaoniques qu’il a dévoilé ces derniers mois, dont la création d’une cité futuriste, sur les bords de la mer Rouge, baptisée Neom et budgétée à 500 milliards de dollars. La vente sera plus bien plus qu’un test de l’attrait de l’entreprise et du secteur pétrolier saoudien. Elle s’apparentera à un vote de confiance envers «MBS» et sa capacité à inventer une nouvelle Arabie saoudite.


Wall Street, la City ou Tokyo: le casse-tête de la cotation

Quand, mais surtout où? S’il est un sujet qui aiguise les esprits dans le feuilleton de la mise en bourse de Saudi Aramco, c’est bien celui du lieu de cotation. Le marché bruisse de rumeurs sur les intentions – et les hésitations – du royaume wahhabite.

Initialement, le régime évoquait une ouverture d’environ 5% du capital de cette société parmi les plus riches et secrètes de la planète, par le biais d’une cotation multiple, la bourse de Riyad, et sur une ou plusieurs autres places étrangères. Depuis, Wall Street, la City et Tokyo font activement campagne pour accueillir l’opération.

Deux ans après l’annonce, toutes les options semblent encore ouvertes, même si le prince héritier, Mohammed Ben Salman (ou «MBS») a longtemps paru se porter sur une introduction au New York Stock Exchange. Une bourse sophistiquée, prestigieuse, permettant de toucher un très grand nombre d’investisseurs. «Ce qui est arrêté, pour l’instant, c’est la nomination de conseils pour préparer l’opération, et ils sont tous anglo-saxons», fait remarquer un banquier de la région.

Resserrer les liens avec l’allié américain

Pour Riyad, le choix de la place de New York serait aussi un moyen de resserrer les liens diplomatiques et économiques avec l’allié américain. Le président Donald Trump n’a d’ailleurs pas fait mystère de son intérêt. «J’apprécierais énormément que l’Arabie saoudite fasse l’IPO d’Aramco sur le New York Stock Exchange. Important pour les Etats-Unis», tweetait-il en novembre 2017.

Mais l’arrivée à Wall Street est semée d’embûches. Aramco devrait répondre aux exigences strictes du régulateur boursier américain et faire toute la transparence sur ses comptes, aujourd’hui très opaques. Surtout, le royaume saoudien et son entreprise pétrolière s’exposent à des poursuites visant certains dignitaires dans le cadre d’actions de groupe de la part de victimes du 11-Septembre. Plusieurs dignitaires, dont le puissant Khalid Al-Falih, président d’Aramco et ministre de l’Energie, presseraient «MBS» de renoncer à cette voie.

La seule certitude, aujourd’hui, est une entrée au Tadawul, l’indice de la bourse de Riyad. En complément, «une solution assez simple consisterait à ouvrir le capital à des investisseurs étrangers, par exemple des Chinois, sans passer par une cotation», souligne un bon connaisseur du secteur. Les avantages pour Aramco seraient multiples. Le besoin de transparence serait inférieur. Qui plus est, la Chine est le pays où la demande de pétrole connaît la plus forte croissance. «Les Saoudiens y gagneraient des engagements commerciaux et la Chine mettrait un pied sérieux dans le Golfe, ce serait gagnant pour les deux», résume un patron du secteur. M. d. V. et Na. W.

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