Le refus de l'Allemagne de créer un fonds commun européen qui couvrirait l'ensemble des pertes des banques européennes ne choque pas Didier Cossin, professeur de banque et finance à l'International Institute of Management Development (IMD) de Lausanne.

«L'approche que les Européens ont adoptée jusqu'ici, celle de résoudre les problèmes au cas par cas, n'est pas mauvaise.» Ce docteur en affaires économiques de la Harvard Business School, qui a été chercheur au Massachusetts Insitute of Technology (MIT) et qui a travaillé chez Goldman Sachs à Londres, ne se contente pas d'opinions convenues. «Je ne suis pas pour une solution globale pour le secteur bancaire européen, copiée sur la solution américaine: à mon avis, c'est une erreur qu'ont faite les Etats-Unis. Je suis en faveur de solutions au niveau des individus, car il faut protéger le public et les consommateurs, mais pas ceux qui sont responsables de la crise.»

Didier Cossin, un Français diplômé de la Sorbonne, qui a enseigné à l'Université de Lausanne, n'en doute pas: l'approche américaine aide essentiellement la place financière, alors que les individus surendettés, eux, continueront à faire faillite aux Etats-Unis. «La souffrance individuelle, elle est là, et c'est envers la population que l'Etat est responsable.» Pour lui, ce n'est pas le système dans son ensemble qui ne fonctionne pas. «Les échecs que je vois aujourd'hui sont liés à des erreurs managériales.» Aider une banque aux Etats-Unis «ne va pas aider la personne qui a contracté l'hypothèque», constate-t-il, car les hypothèques sont dématérialisées. Les banques ne sont pas les originatrices des hypothèques, elles ne détiennent que les crédits titrisés. Il n'y a plus de lien avec le consommateur. En Suisse, il y a un lien direct: «sSi la BCV a un problème et que vous l'aidez, la personne qui a conclu une hypothèque avec la BCV est aidée.»

La spéculation récompensée

Une crise de confiance? Attention à trop manier cette notion, met en garde le professeur. Les marchés financiers dépendent beaucoup des investisseurs, et donc on veut encourager ces derniers, ce qu'on appelle la confiance. La réalité est différente. Un investisseur sage comme Warren Buffet le sait: «Il existe des valeurs immuables. On ne peut pas uniquement gérer les attentes subjectives des investisseurs. Il y a des investissements qui ont une vraie valeur, et d'autres, comme la bulle qu'on a vécue, qui n'ont pas de réalité.» C'est pourquoi Didier Cossin ne veut pas récompenser une dérive spéculative. «Il faut aller à la base et protéger les individus et non le système, en créant par exemple de nouveaux emplois, en apportant une forme d'assistance aux personnes en difficulté. Avec 700 milliards, on aurait pu assurer une partie de cette aide.» Didier Cossin a de nombreux contacts aux Etats-Unis. «Les dirigeants américains sont très conscients de cela, mais ils ont cédé à des intérêts corporatistes. Toutefois, beaucoup d'Américains pensent comme moi.»

Didier Cossin parle d'un échec du plan Paulson. «Voyez la réaction du marché: ses attentes sont devenues très élevées. En jouant sur les attentes, on tombe dans un piège», met-il en garde. Un grave problème d'incitation persiste: les gens qui ont touché des rémunérations élevées pendant toutes ces années vont les garder, note le docteur en économie. «Cela a une conséquence majeure: ces preneurs de décisions, fondamentalement, au niveau individuel, avaient raison d'agir comme ils l'ont fait!» Autrement dit, en l'absence de dissuasion, liée à des pertes ou des sanctions, les mêmes dérives se répéteront dès qu'elles le pourront, car les acteurs économiques sont rationnels.

Mauvaises incitations

La même chose peut être dite des agences de notation. Rien n'a été fait pour les disqualifier. «Or AIG était une société notée AAA, alors même que sa filiale londonienne était un véritable hedge fund, et que le groupe s'est retrouvé en défaut toujours avec son rating AAA», déplore le professeur. Il rappelle qu'en 2002 déjà, Enron avait été dégradée un seul mois avant de disparaître, et qu'en 1997 la note de la Thaïlande avait été abaissée après l'écroulement de la monnaie.

Les décisions des investisseurs reposent donc, jusqu'à aujourd'hui, sur des informations viciées, et sur un système de mauvaises incitations, et d'allocation du capital sous-optimale, en défaveur de l'économie réelle. Est-ce cela qui va rétablir la confiance?