Ils savaient, et ils ont laissé faire. Plusieurs enquêtes parues dans les médias suisses et étrangers ces deux dernières années sont venues confirmer, avec toujours plus de précision, ce que les autorités américaines résumaient à leur manière dans l’acte d’accusation dressé contre la banque suisse ce 18 février 2009: «UBS SA et ses co-conspirateurs ont illégalement, volontairement et consciemment fraudé le fisc des Etats-Unis.» Depuis lors, et malgré son aveu de culpabilité devant un tribunal de Floride, la banque n’a cessé de nier l’implication de sa haute hiérarchie. Le principal argument de la banque est un rapport de la Finma, le surveillant suisse des marchés financiers. Quelques jours seulement après l’accusation américaine, l’administration bernoise offrait son blanc-seing aux ex-président et directeur d’UBS, Peter Kurer et Marcel Rohner, en affirmant que «la haute direction d’UBS n’avait pas connaissance des agissements frauduleux commis par certains collaborateurs au détriment des autorités fiscales américaines».

Cette affirmation ne résiste pourtant pas à l’épreuve des témoignages et des documents de justice largement cités dans la presse depuis lors. Plusieurs anciens gérants d’UBS ont en effet expliqué comment, dès 2000, le rachat de la banque américaine Paine Webber avait provoqué de fortes tensions au sein de la banque. Nombre de clients non déclarés et leurs gérants s’inquiétaient des conséquences potentielles d’une telle exposition au marché américain et à ses autorités de surveillance.

«Problématique»

Dans une note «urgente et confidentielle» envoyée le 9 janvier 2002, l’ancien responsable de l’évaluation des risques Walter Stürzinger observait que «les services offerts par la banque privée aux citoyens américains depuis la Suisse sont problématiques […]. Comme l’exposition d’UBS aux Etats-Unis s’est accrue […], des cadres de la banque privée ont demandé que des propositions soient faites pour trouver un nouveau modèle d’affaires». Cette stratégie imposée par le vainqueur de la fusion UBS-SBS, Marcel Ospel, allait à l’encontre de la longue tradition des banques privées qui était de ne jamais mélanger gestion de fonds non déclarés et présence de succursales dans un même pays. La direction d’UBS, elle, était sûre de pouvoir jouer impunément sur les deux tableaux.

Un gérant de l’équipe américaine a raconté au Temps comment il avait tenté d’alerter sans succès sa direction en 2000, bien avant que Bradley Birkenfeld ne fasse de même. Il s’était confié à Georges Gagnebin, l’homme de confiance de Marcel Ospel placé à la tête de la division de gestion de fortune pendant ces années tourmentées de l’après-fusion.

C’est aujourd’hui au tour de l’ancien responsable de la gestion de fortune d’UBS en Amérique latine, Antoni Stankiewicz, de raconter la même histoire dans les colonnes de la SonntagsZeitung ce dimanche. Georges Gagnebin lui aurait répondu qu’une présence sur sol américain permettrait au contraire à la banque de poursuivre ses activités de manière «beaucoup plus discrète». Ces doutes avaient fait l’objet de plusieurs séances de la haute direction, qui avait choisi de maintenir la gestion offshore dont les bénéfices épongeaient les déficits de Paine Webber.