Beaucoup de commentaires admiratifs sont adressés ces jours à la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf. Remplaçant au pied levé son collègue malade Hans-Rudolf Merz, elle a repris «avec efficacité et à-propos», dit-on, la suppléance du Département fédéral des finances. Il n'y a pas de raison d'en douter. En revanche, constatons qu'elle s'égare quand elle répond au Tages-Anzeiger (son édition de vendredi) que «nous nous trouvons dans une situation très difficile que personne n'a prévue».

Au contraire! Il faut relire «L'Analyse globale des risques en Suisse». Cette vaste étude transversale fut menée dans les années 90 par l'administration fédérale. Un panel d'experts dressa la liste des scénarios qui pourraient un jour précariser les bases existentielles du pays. Dans sa version finale datée de 1999, l'étude développe un scénario baptisé «Crise bancaire et économique».

Les auteurs ont imaginé le naufrage des marchés financiers auquel on assiste aujourd'hui et ses répercussions dramatiques sur «des banques suisses» - aucun établissement n'est nommé. Agissant au niveau international et possédant des parts de marché substantielles, celles-ci perdent pied dans des activités hautement spéculatives sur le segment des produits dérivés, écrivent les auteurs. De lourdes pertes les précipitent au bord de l'abîme. Seule leur reprise par d'autres banques, avec un soutien résolu de la Confédération, leur évite la faillite.

Les conséquences sont froidement énumérées: la confiance dans ces banques ainsi que dans toute la place financière est affaiblie; les restructurations coûtent quelques milliers d'emplois. Plus grave, la conjoncture se dégrade; la crise financière contamine l'économie réelle; une dévaluation de la monnaie aggrave encore la crise. Chômage bondissant, recul de la croissance, budgets publics déficitaires, augmentation de la dette: la secousse est sévère. Le financement de l'Etat social est sous pression et le sort des chômeurs devient un enjeu politique controversé qui met à l'épreuve la cohésion sociale.

Une crise de cette ampleur, prédisent les auteurs, peut se produire tous les 10 ans. Les dégâts potentiels en Suisse? Le scénario aligne des chiffres: un chômage de 15%, 700000 personnes précipitées à l'assistance sociale; une facture de quelque 50 milliards de francs - c'est justement le montant des pertes déjà accusées par la seule UBS depuis l'été dernier, ce qui montre que le scénario est trop optimiste. La phase aiguë de la crise peut durer de 50 à 250 semaines; la phase de réparation - le temps qui s'écoule jusqu'au retour de l'état avant la crise - de 13 à 59 mois.

«L'Analyse globale des risques en Suisse» est considérée comme un jalon important de la réflexion sur l'anticipation des crises en Suisse. Ce travail n'a pourtant jamais été publié. Le conseiller fédéral Adolf Ogi, à l'époque chef du Département fédéral de la défense et de la protection de la population, avait préféré le laisser dormir dans un tiroir par opportunisme politique. Sa publication, au moment où le peuple devait se prononcer sur l'initiative pour la réduction de moitié des dépenses militaires, aurait donné des arguments aux initiants, pensait-il.