La science sur l’évolution du climat est-elle entachée d’irrégularités méthodologiques et de grossières manipulations? Le débat fait rage sur Internet, après la divulgation de milliers de courriers électroniques extraits de la banque de données de l’unité de recherche sur le climat de l’Université de East Anglia. Dans son ensemble, la communauté scientifique n’y croit pas et y décèle plutôt une ultime tentative visant à discréditer les négociations qui vont commencer à Copenhague. Elle a raison.

Il n’empêche. Cette escarmouche fomentée par les «négateurs» climatiques illustre la vulnérabilité de la recherche climatique dont la complexité des travaux et les incertitudes scientifiques alimentent la suspicion.

Les bases de la science du climat sont robustes mais butent sur deux difficultés majeures: le niveau de la communication et la virginité perdue des chercheurs dans une société qui cherche des réponses simples à des problèmes complexes.

Sans doute, les experts du GIEC, chargés de réaliser l’audit du système climatique de la planète Terre, ont-ils sous-estimé pendant trop longtemps l’ignorance de l’opinion publique et sa difficulté à suivre les inévitables controverses sur l’origine des variations climatiques. Que nous disent-ils? Que le climat se réchauffe anormalement depuis une centaine d’années à un rythme inédit depuis plusieurs millénaires. Pour l’affirmer, les chercheurs ont reconstitué les séries de températures et établi une corrélation avec l’augmentation régulière des concentrations de CO2 dans l’atmosphère. Premier écueil: ils ont dû admettre que la reconstitution des températures à partir de la croissance des cernes des arbres était insuffisante. Et ce n’est que tout récemment que des données provenant des coraux, stalagmites, stalactites, carottes sédimentaires ou glaciaires, etc. ont permis d’affiner les modèles. La fameuse courbe en crosse de hockey qui montre une augmentation en flèche des températures à partir de l’âge industriel, au cœur de la première grande contestation par les «négateurs», devenue l’icône du dérèglement climatique, a finalement été confirmée après un examen approfondi par l’Académie des sciences américaine. C’était en 2006, soit cinq années après sa publication dans le troisième rapport du GIEC.

Dans l’intervalle, les négateurs ont tenté de démontrer que l’activité solaire qui suit un cycle de onze ans pouvait expliquer l’essentiel des variations climatiques. Cette hypothèse s’est révélée inexacte: notre étoile influence bien le climat mais les variations de son rayonnement ne suffisent pas à expliquer les grands écarts de températures. Si personne ne conteste que la planète a vécu des périodes chaudes ou froides causées par les changements «naturels» de la mécanique cosmique de la Terre autour du Soleil qui expliquent les âges glaciaires ou le réchauffement au temps médiéval, l’anormalité des températures intervenue au siècle dernier confirme l’hypothèse d’une influence anthropogénique. Des travaux plus récents s’intéressent au comportement des calottes de glace, à la capacité des océans à absorber le CO2, à l’influence de la vapeur d’eau et des rayons cosmiques, à l’importance des écosystèmes forestiers, aux données permettant de vérifier ou de prédire l’élévation du niveau des mers, aux aérosols qui peuvent induire ou contrer un refroidissement, etc. Ces études n’ont pas remis en cause les grandes hypothèses émises dans les derniers rapports du GIEC mais confirment plutôt une sous-estimation de la vitesse du réchauffement climatique et permettent de mieux prendre en compte les variations courtes du climat. En fait, ce qui préoccupe les chercheurs du climat ce n’est plus tant le réchauffement mais le risque qu’à partir d’un certain niveau de températures le système bascule et engendre des perturbations locales de grande ampleur et irréversibles. Le terme de dérèglement climatique s’impose peu à peu même si beaucoup d’incertitudes demeurent.

Ce long cheminement de la recherche est assez mal connu car peu de scientifiques sont capables d’en tirer une synthèse lisible par l’opinion publique. La moindre divergence sur l’ampleur des phénomènes étudiés est souvent montée en épingle et induit un bruit de fond qui peut être interprété comme autant de fausses incertitudes scientifiques. Nombre de journalistes scientifiques éprouvent un réel malaise sur la recherche climatique, tant la complexité et les modèles les submergent. Si toutes les critiques émises par les négateurs climatiques ne sont pas que sottises et mettent parfois le doigt sur des incohérences, la recherche sur le climat est souvent instrumentalisée par des ONG qui recyclent des conclusions partielles ou temporaires pour en tirer des certitudes alarmistes et franchement malhonnêtes.

De fait, la science a perdu sa virginité qui la mettait à l’abri du relativisme. Le chercheur qui émet des doutes s’expose à la vindicte de ses pairs dès le moment où ses déclarations entrent en contradiction avec le «consensus», concept incompatible par sa nature avec l’affirmation scientifique au sens où l’entendent les sciences dites exactes. L’opinion cherche des certitudes là ou il ne peut exister que des hypothèses et des nuances. L’ignorance a changé de visage: elle ne porte plus sur les faits mais sur la capacité de chacun à comprendre les limites des méthodes scientifiques.

En fait, on cherche des réponses alors même que la science poursuit une tâche plus vaste: interroger sans cesse la connaissance et la mettre en question. La conférence climatique de Copenhague pose une question politique majeure à la lumière de la recherche: peut-on continuer à émettre autant de CO2 dans l’atmosphère, accepter la disparition accélérée des écosystèmes (terrestres et marins) et consommer des ressources naturelles finies sans menacer les grands équilibres qui permettent la vie sur Terre? La science, en dépit des controverses, fournit suffisamment d’indices à l’homme honnête pour se déterminer en toute sérénité. Attendre davantage de certitudes pour agir n’est pas une option raisonnable car le risque d’un basculement climatique irréversible et destructeur pourrait se produire avant que nous disposions des moyens de nous y adapter. Objectivement, l’option du statu quo n’existe pas, quelles que soient les controverses et les maladresses des chercheurs.

NB: Les controverses sur le climat sont analysées par l’Académie des sciences britanniques, www.royalsociety.org (Climate change controversies: a simple guide). Une synthèse de l’état de la recherche climatique, «The Copenhagen Diagnosis», Updating the World on the Latest Climate Science, http://copenhagendiagnosis.org