Peut-on fabriquer un vaccin contre la grippe sans faire chaque année une gigantesque omelette en cassant des dizaines de millions d'œufs fécondés? Il y a quelques années la réponse scientifique aurait été négative. Mais les temps changent. Avec l'appui du gouvernement américain qui finance une partie de l'équipement nécessaire à hauteur de 220 millions de dollars, Novartis, propriétaire du fabricant de vaccins Chiron, construit une usine ultramoderne en Caroline du Nord. Le complexe, devisé à 600millions de dollars, sera voué à la production de vaccins dans des bioréacteurs, selon la technique de culture cellulaire utilisée pour la fabrication des médicaments «biotech».

D'autres industriels, en particulier Sanofi Pasteur, testent également cette méthode. Dès 2009, les Etats-Unis pourraient donc renoncer à casser chaque année 100millions d'œufs pour approvisionner le pays en vaccins contre la grippe saisonnière. Mais l'aide américaine et les préoccupations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'expliquent par le risque de pandémie de grippe aviaire. «On estime que d'ici à 2009 la production du vaccin prépandémique ne dépassera pas 2,3milliards de doses par an. Or, en cas de pandémie, on sera certainement amené à vacciner 6,7milliards d'habitants», expliquait l'OMS en octobre. Le succès de la lutte dépendra donc en partie de l'efficacité industrielle de la nouvelle technologie basée sur la culture cellulaire.

«La production de vaccins par culture cellulaire sera 10% plus rapide mais elle aboutira surtout à un produit nettement plus efficace», se réjouit Jörg Reinhardt, responsable de la division vaccins et diagnostics de Novartis. Il faudra tout de même compter quatremois, au lieu de cinq, pour produire et livrer un vaccin contre la grippe. Mais la logistique liée à la préparation des œufs, qui dure plusieurs mois, sera supprimée. Aujourd'hui, trois souches différentes de virus contre la grippe sont injectées dans des œufs fécondés. Cet incubateur naturel permet au virus de se multiplier. Les œufs sont ensuite cassés pour récolter des milliers de virus qui seront inactivés chimiquement.

Ces virus inactifs, munis d'antigènes, provoquent, lorsqu'ils sont injectés sous forme de vaccin, la création d'anticorps qui agiront plus tard contre le vrai virus de la grippe. S'il n'est pas contré, le virus actif utilise deux protéines de surface, l'hémagglutinine (H) et la neuraminidase (N), pour s'introduire dans des cellules saines qu'il colonise et transforme en «usine» à virus par la transmission d'un signal génétique. La configuration et le nombre des protéines saillantes H et N différencie les virus de la grippe, saisonnière pour les H1N1 et H3N2, ou aviaire pour le H5N1. Les vaccins actuels, avec des virus «élevés» dans des œufs ne sont pas toujours d'une grande efficacité. Les virus doivent en effet être adaptés pour pouvoir se développer convenablement dans les œufs. Leurs antigènes ne correspondent donc pas parfaitement à ceux du vrai virus à combattre.

La technique de culture cellulaire permet d'introduire, dans des cellules de rein de chien (MDCK), un cocktail de virus grippaux très proche de celui qui s'attaquera au corps humain. Les cellules MDCK, mieux adaptées que les œufs fécondés, permettent une forte prolifération des virus dans un bioréacteur final de 2500litres. En six semaines, après purification, et inactivation du virus, l'ensemble du processus permet de produire 10 litres d'antigène concentré à intégrer dans 150 000 doses de vaccin. L'Europe disposera de ces vaccins plus efficaces avant les Etats-Unis. Un dossier d'homologation a été déposé en juin. «Nous pensons pouvoir fournir ce vaccin dès l'automne 2007», estime Jörg Reinhardt. Novartis, grâce à un adjuvant particulièrement efficace, une émulsion tirée d'huile de foie de requin, est également bien présente dans la course au vaccin prépandémique contre la grippe aviaire.