Il y a une semaine, l'Université de Genève créait la surprise en annonçant le lancement, en 2006, d'une nouvelle faculté, la huitième du nom, intitulée Faculté des sciences de l'environnement et du développement durable, et qui devrait résulter du regroupement de centres universitaires déjà existants (LT du 11.10.2004). C'est la première fois depuis trente ans que l'alma mater genevoise prend une telle initiative, depuis la naissance de la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation. Si, dans les mots et les esprits, la nouvelle entité est née, reste encore à la modeler concrètement. Un groupe de réflexion a été mis sur pied et en dessinera prochainement les contours précis. Mis ensemble, les budgets de tous les centres qui seront intégrés à la nouvelle entité représenteront l'équivalent de 10 millions annuels, crédits de recherche compris.

Pluridisciplinarité

Croissance urbaine, développement touristique sans précédent, effet de serre, essor de la mobilité, déforestation, tous ces phénomènes seront au centre des préoccupations, des enseignements et de la recherche de la nouvelle entité. Le mot clé est: pluridisciplinarité. «Elle se situera au carrefour des sciences humaines et des sciences de la nature, explique le recteur André Hurst. Les candidats devront être très forts dans leur domaine de spécialisation, et également aborder les autres disciplines, afin de faire résonner leur champ de compétences dans un ensemble de savoirs.»

Car l'enjeu est là. La nouvelle faculté ne créera pas de nouveaux métiers, mais permettra à des spécialistes de tous bords d'élargir leurs connaissances et leur réflexion en matière de développement durable. «Tous les grands problèmes auxquels nous sommes confrontés, qu'ils soient économiques, sociaux ou politiques, sont dus à une mauvaise gestion des ressources naturelles et humaines, souligne Philippe Roch, directeur de l'Office fédéral de l'environnement et membre du comité de réflexion de la nouvelle faculté. L'idée essentielle pour moi, c'est que lorsque vous formez un chimiste qui ne pense pas aux conséquences écologiques de ses actes, il ne sera pas capable de répondre à ces problèmes. De même qu'un économiste qui ne pense pas aux répercussions sociales à long terme de son action.»

En bref, les universités ne peuvent guère faire l'économie d'une telle discipline. L'initiative genevoise s'inscrit dans un mouvement plus large. Il y a une année, l'Université de Lausanne lançait sa propre Faculté des géosciences et de l'environnement. Avec deux branches fondamentales, la géographie et la géologie, la faculté axe son enseignement sur l'humain dans son environnement.

Partenariat

Ses diplômes postgrades abordent des thématiques comme la géophysique, le développement urbain durable et la gestion des ressources ou encore le développement durable des espaces et sociétés à forte contrainte. «Notre démarche est originale en Suisse et même en Europe, relève le doyen Jean Hernandez. Nous avons créé une colonne vertébrale forte, les géosciences, mais en partenariat avec d'autres facultés.» Ainsi les Lausannois ont-ils lancé des actions de recherche avec HEC, les sciences sociales ou la théologie. Preuve du dynamisme de la discipline, en octobre, la faculté créera deux nouveaux instituts, l'un axé sur la géomatique et l'analyse du risque, et l'autre sur la politique territoriale et l'écologie humaine. «Nous avons mis sur pied un enseignement totalement nouveau, et n'avons pas fait du neuf avec du vieux», poursuit le doyen.

Quant à l'EPFL, elle a regroupé, en 2002, les anciens départements d'architecture, de génie civil et de génie rural en une seule faculté baptisée ENAC (Environnement naturel, architectural et construit). Son enseignement aborde entre autres des thèmes comme la biotechnologie environnementale, la gestion de la pollution et l'écologie industrielle ou l'ingénierie des eaux, du sol et des écosystèmes. A l'intersection entre la technique, la science et la société, le programme de l'EPFL met inévitablement l'accent sur le développement durable.

«Cependant, même si une partie de nos cours aborde des aspects humains et économiques, il faut insister sur le fait que nous formons avant tout des ingénieurs, capables de développer des procédés technologiques, précise Anne Gillardin, adjointe de la section des sciences et ingénierie de l'environnement au sein de l'ENAC. Le succès est au rendez-vous: à la rentrée prochaine, l'ENAC regroupera environ 310 étudiants de première année, contre 150 pour les sciences de la vie, par exemple. Quant à la Faculté des géosciences et de l'environnement de l'Université de Lausanne, elle compte aujourd'hui 380 étudiants en tout, et devrait atteindre, à ce rythme, 600 étudiants en 2006.

Depuis l'annonce de la naissance de la faculté genevoise, des voix s'interrogent sur l'opportunité de créer dans chaque université une entité spécialisée dans le développement durable. Une seule faculté de ce genre ne serait-elle pas suffisante pour le réseau des universités et hautes écoles lémaniques? «Les mises en réseau sont à géométrie variable, et ne sont pas obligatoires. Il est tout à fait légitime de créer de nouveaux enseignements, voire de nouvelles facultés. Ce type d'initiative renforce le profil d'une université. Il s'agit d'une politique de visibilité qui permet d'attirer des étudiants, professeurs et chercheurs», commente Nivardo Ischi, secrétaire général de la Conférence universitaire suisse (CUS).

En revanche, selon lui, une université n'a souvent pas les moyens, ni financiers ni en personnel, pour assumer seule le niveau master, et surtout l'école doctorale. La nécessité de synergies est donc très forte. Les principaux intéressés partagent ce discours. Selon André Hurst, l'Arc lémanique détient un vrai potentiel de collaboration: «En ce qui concerne les masters, nous pouvons immédiatement travailler en tripartite.» Jean Hernandez, de son côté, précise: «Certes, notre faculté va continuer dans la direction qu'elle s'est choisie, mais nous souhaitons clairement des complémentarités avec Genève et avec l'EPFL.»