Entre-Temps…

Si cela se calcule, ça doit être juste

Pour acquérir le statut de science, il faut soumettre les faits économiques à des équations. Donc les économistes se sont mis à calculer. Or l’économie moderne se résume surtout à des choix plus qu’à des calculs

Mais pas toujours en économie. La mort récente de Kenneth Arrow, l’un des plus grands économistes de notre époque, souligne que presque tous les Prix Nobel d’économie étaient aussi de brillants mathématiciens. En fait, plusieurs Nobel d’économie, comme John Nash, étaient avant tout des scientifiques dont les travaux intéressaient l’économie.

Le concept freudien de «blessure narcissique» s’applique bien aux économistes. Ils ont toujours souffert que leur discipline ne soit pas considérée comme une science à part entière. Pour acquérir le statut de science, il faut soumettre les faits économiques à des équations. Donc les économistes se sont mis à calculer.

Des choix plus que des calculs

En 1997, Myron Scholes et Robert Merton reçoivent le prix Nobel d’économie pour une nouvelle méthode de calcul du prix d’un produit dérivé. Ils entrent dans le conseil du hedge fund Long-Term Capital Management. En 1998 la société perd 4,6 milliards de dollars et fait faillite deux ans plus tard. Une explication selon Karl Popper, comme pour Franco Modigliani – un autre mathématicien Prix Nobel d’économie – est que l’économiste interfère avec les faits économiques qu’il étudie. «S’il prévoit une chute des prix, sa prédiction contribuera à la chute qu’elle anticipe».

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L’économie moderne se résume surtout à des choix plus qu’à des calculs. Pour diriger une entreprise, l’intelligence émotionnelle est aussi importante que l’intelligence rationnelle. Le rebond des marchés financiers juste après l’élection de Trump s’explique mieux par «l’instinct animal» si cher à John Maynard Keynes que par l’analyse financière. Nicolas Hayek n’a pas lancé la Swatch avec une formule mathématique. Angela Merkel, qui est pourtant une scientifique, ne gère pas l’Allemagne avec des équations…

Les limites des mathématiques

Même en sciences, les mathématiques ont leurs limites. La vraie révolution industrielle du XIXe siècle fut celle de l’électricité plus que la vapeur. Ses fondements, ou plutôt ceux de l’électromagnétisme, furent établis par Michael Faraday dans son livre de 1839 «Recherches expérimentales en électricité»: 332 pages et pas une seule équation mathématique…

Pourquoi cette obsession des mathématiques qui détruit la vie de tellement de jeunes autrement parfaitement intelligents? D’abord pour des raisons de sélection: quand des centaines d’étudiants se bousculent à l’entrée des facultés d’économie, il faut trier. Comment? Par des examens où il n’existe qu’une seule réponse à une seule question – donc essentiellement des mathématiques – et qui peuvent être corrigés en masse. Des questions d’économie où plusieurs réponses sont possibles pour le même problème deviendraient trop compliquées…

Faux sentiment de sécurité

Le drame est que nous démotivons des jeunes brillants mais qui n’ont pas nécessairement l’esprit scientifique. Ils doivent maîtriser des concepts mathématiques ou statistiques avancés qui ne leur serviront strictement à rien dans leur future carrière. Pire les chiffres leur donneront un faux sentiment de sécurité: si cela se calcule, ça doit être juste. Les sciences du comportement, la sociologie, voire même la psychologie seraient plus utiles. Mais qui le fait?

Quelle destruction de la créativité de nos enfants! Comme l’a dit Albert Einstein «la logique vous conduira de A à B mais l’imagination vous conduira partout». Avec la logique nous reproduirons le passé, avec l’imagination nous créerons l’avenir.


* Président du Conseil d’administration du Temps

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