A la fin de l'année, le fabriquant de tours automatiques Tornos n'emploiera plus que 620 personnes, dont 500 sur son unique site de production de Moutier. Il en comptait 1300 il y a un an et demi. 620 employés, c'est l'effectif plancher de l'entreprise, en 1994, après une longue descente aux enfers que beaucoup ont cru fatale. Puis Anton Menth est arrivé en mars 1995, imposant à Tornos une folle politique expansionniste. Le chiffre d'affaires a explosé, de 150 à près de 400 millions. La recette Menth: commercialiser à outrance la machine Deco 2000, à un prix ultraconcurrentiel, «inférieur à son coût de production», prétendent des ingénieurs du groupe. En six ans, les effectifs ont doublé. Depuis l'été 2001, la conjoncture est en chute libre. Tornos aussi. Première vague de 200 licenciements en octobre 2001, départ précipité d'Anton Menth en avril 2002, deuxième charrette de 310 personnes en juillet. Hier, le nouveau conseil d'administration, élu le 28 juin, a annoncé une troisième restructuration: 150 emplois passent à la trappe, dont 100 à Moutier. En treize mois, Tornos a biffé 680 postes de travail, dont 580 dans la région jurassienne.

Direction remodelée

Pourtant, à entendre l'avocat d'affaires biennois et président François Frôté, Tornos s'en sort plutôt bien: «Le chiffre d'affaires de 175,5 millions inscrit dans le business plan de mai sera atteint en 2002. Malgré le très faible volume de commandes dans la branche, Tornos a acquis de nouvelles parts de marché, grâce à ses produits qui restent très concurrentiels.» Et de rappeler qu'il a repris une compagnie à l'agonie au début de l'été: «L'usine était quasiment arrêtée, la confiance des fournisseurs rompue, la société n'avait ni direction ni stratégie et le marché était très morose.» Avec ses tripes, il a relancé la machine: l'opération de recapitalisation s'est réalisée comme prévu, 60 millions d'argent frais ont été injectés et ont permis de régler les créances pendantes des fournisseurs et des banques.

Tornos a par ailleurs revu sa stratégie opérationnelle. Après s'être séparé du directeur général Pierre-Claude Jaquier, qu'Anton Menth était allé chercher en avril, mais qui n'était pas, aux yeux du nouveau conseil, le manager de la situation, François Frôté a confié les rênes à une équipe de direction remodelée, dirigée par Raymond Stauffer, venu de l'entreprise Ismeca à La Chaux-de-Fonds. «Je m'applique à changer la culture d'entreprise, commente le nouveau directeur. Passer d'une culture technique à une approche orientée vers les besoins du client. Tornos vend des machines, il doit désormais aussi vendre des services. Et nous devons valoriser nos performances.» Le prix des machines Tornos va augmenter. Mais avant cela, le groupe doit calculer le prix de revient exact du produit-phare, la Deco 2000. Personne ne l'a fait jusqu'ici.

Recours au chômage partiel

Parce que son outil de production est surdimensionné et que Tornos n'envisage pas de développer d'autres produits que ses tours automatiques, l'entreprise se muera en sous-traitant. «Tornos doit s'adapter, scande François Frôté. Malgré les difficultés, nous voulons assurer sa pérennité et rendre l'entreprise profitable.»

Sans perspective conjoncturelle favorable, le groupe revoit ses prévisions 2003 à la baisse, le chiffre d'affaires escompté passe de 200 à 174 millions. «Les carnets de commande sont très peu fournis pour le début de l'année prochaine», confie un cadre. Pour équilibrer son budget, Tornos doit économiser 26 millions et licencier 150 personnes. «L'opération est structurelle, explique Raymond Stauffer. Nous simplifierons le fonctionnement des filiales de vente et supprimerons les redondances.» Seuls trente postes seront supprimés dans la production, les emplois dans la logistique étant les plus exposés par cette restructuration. Tornos prévoit en outre du chômage partiel pour une centaine d'employés dans ses ateliers au début de l'an prochain. «Nous voulons préserver notre capacité de production pour être prêts au redécollage», relève le directeur. Comme pour les 310 personnes licenciées au début de l'été, Tornos n'a pas les moyens de financer un plan social.

Le climat social est très lourd à Moutier et dans la région. Pourtant, des lueurs d'espoir subsistent. Composée de gens du métier et de la région, la nouvelle équipe dirigeante suscite davantage de confiance que la précédente, accusée d'avoir tout sacrifié à l'argent. «Je pars du principe qu'elle est de bonne foi», commente la syndicaliste Fabienne Blanc-Kühn. Qui ajoute que «Tornos est aux soins intensifs, il faut suivre son évolution au jour le jour». Sous le choc, les syndicats proposeront des alternatives aux licenciements, «pour maintenir l'outil de production».