Sébastien Kulling a pour mission, depuis le 1er août, d’encourager l’innovation en Suisse romande. Ancien directeur commercial chez Nespresso au Royaume-Uni, ex-membre de la direction chez Orange – aujourd’hui Salt –, il a travaillé au sein de deux start-up zurichoises et cofondé le parti des Jeunes libéraux vaudois. Son profil était idéal pour prendre la direction de Digitalswitzerland en Suisse romande, une initiative soutenue notamment par Ringier, copropriétaire du Temps. Cette plateforme, qui réunit 80 acteurs phares du numérique, vise à faire de la Suisse un hub mondial de l’innovation.

Le Temps: Daniel Borel, le fondateur de Logitech, a répété à plusieurs reprises que l’immense majorité des dirigeants politiques n’avaient rien compris aux technologies de l’information et que la Suisse allait payer très cher ce manque d’anticipation. Est-ce aussi votre avis?

Sébastien Kulling: La culture du secret bancaire a façonné la Suisse d’aujourd’hui. Or le pays, qui n’a pas de matière première, ne peut plus miser sur ce secret bancaire. La Suisse doit se réinventer et définir de nouveaux axes de développement pour être parmi les meilleurs et concurrencer Paris, Tel-Aviv, la Silicon Valley ou la Chine en matière de numérisation. Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence que la Suisse a pris du retard et qu’elle vit encore trop sur ses acquis. Le monde bouge et nous devons en prendre conscience.

Cette prise de conscience figure-t-elle parmi les missions de Digitalswitzerland?

Nous voulons renforcer la position de la Suisse en tant que hub mondial de l’innovation. La numérisation n’est toutefois pas un but en soi mais un moyen pour amener cette transformation de l’économie. Digitalswitzerland a notamment pour mission de communiquer, d’accompagner cette transformation numérique et d’y impliquer la population pour ne pas créer une société à deux vitesses.

Est-ce que Digitalswitzerland est aussi une plateforme de lobbying auprès des parlementaires?

Avec nos membres, nous mettons en place une sorte de livre blanc destiné aux politiciens. Le but est d’encourager certaines modifications dans la loi pour faciliter la vie des start-up et la numérisation du pays. Par exemple, nous voulons proposer un visa facilité pour les créateurs de start-up ou leurs employés. Nous aimerions permettre aux investisseurs d’obtenir des avantages comparables à ceux offerts par les autres places internationales. Nous voulons aussi permettre la création d’une région pilote permettant la conduite autonome.

A part vous, qui incarne Digitalswitzerland en Suisse romande?

En Suisse romande, Martin Vetterli, président de l’EPFL, et Fathi Derder, conseiller national (PLR/VD) et rédacteur en chef de L’Agefi, ont été nommés président et vice-président du comité directeur, l’entité qui s’occupe de la stratégie. Du côté du comité exécutif, Benoît Dubuis, directeur du Campus Biotech à Genève, et Didier Rey, délégué du vice-président de l’EPFL, ont été nommés président et secrétaire général.

Et parmi vos membres, qui trouve-t-on?

Digitalswitzerland est une initiative privée, lancé en 2015 à Zurich par Marc Walder, le directeur général de Ringier. A l’origine, elle était axée sur la Suisse alémanique, avec des partenaires comme Swisscom, economiesuisse, UBS, La Poste, Migros, EY, Google Suisse, la ville de Zurich ou l’EPFZ. Désormais, l’idée est de renforcer cette plateforme en Suisse romande et de trouver de nouveaux membres. Actuellement, on en compte 82, dont 13 en Suisse romande: l'Aéroport de Genève, BNP Paribas, le CICR, Emakina, l’EPFL, le canton de Genève, Iron Mountain, Losinger, Philip Morris International, Le Réseau, l’Université de Genève, Vaudoise Assurances et le WEF.

Même Google figure parmi vos membres? Sa puissance n’est-elle justement pas une menace pour la place suisse?

Google, Amazon, Facebook et Apple possèdent certes une position très forte en Suisse et dans le monde. C’est parce qu’elles sont si présentes dans nos vies que la Suisse doit tirer parti des forces de sociétés comme Google pour créer autre chose. Le pays a la capacité d’avoir ses propres licornes (ndlr: une start-up atteignant une valorisation d’au moins 1 milliard de dollars).

Quels éléments concrets ont déjà été mis en place par Digitalswitzerland?

Nous avons lancé plusieurs projets pilotes appelés «Les Challenges». L’un d’entre eux a été réalisé avec les sociétés EY, IBM et Swisscom, en collaboration avec les chambres de commerce de Zoug, Genève et Zurich. Elles ont développé un site web permettant la création de son entreprise en 24 heures, contre un mois aujourd’hui. Dans des pays très avancés en matière de numérisation, comme l’Estonie, ce processus ne prend déjà qu’un jour. Tous les processus administratifs ont été simplifiés et automatisés. Par ailleurs, nous sommes en train de préparer la première journée du numérique sur le plan national, qui aura lieu le 21 novembre prochain.

Nous travaillons aussi dans l’éducation. Notre volonté est de définir un plan d’action dans ce domaine. Nous avons, par exemple, mis en place, via l’initiative Next Generation, des camps d’été pour les enfants et adolescents de 5 à 19 ans. Ces camps ont pour l’instant lieu à Dübendorf (ZH) mais nous avons l’intention d’en proposer en Suisse romande. Pour les 5 à 12 ans, les enfants apprennent à coder et à faire du game design, à savoir la création de jeux vidéo. Pour les 10 à 14 ans, nous proposons une initiation à la robotique. Enfin, pour les plus grands, nous avons mis en place un camp d’entrepreneuriat numérique aussi bien à Zurich et à Saint-Gall qu'à Lausanne, pour sensibiliser les plus jeunes à la création d’entreprise.

Quel est votre souhait concernant l’enseignement du numérique dans les écoles?

C’est beaucoup plus compliqué de mettre en place un enseignement accepté par tous dans les écoles. Toutefois, il me paraît impératif de sensibiliser les enfants à l’entrepreneuriat dès le plus jeune âge car, aujourd’hui, la Suisse vit sur ses acquis. Le pays a la chance d’avoir un taux de chômage très bas et il vit dans un certain confort, mais il a trop peur de l’échec. Il faudrait combiner notre culture de l’excellence à celle d’une acception de l’échec.

Ne craignez-vous pas une numérisation extrême de la société?

Chaque révolution industrielle a amené de la valeur ajoutée à notre société. La numérisation permet de gagner en efficacité mais il faut accompagner cette transformation. Car il y a des dangers, celui de voir des êtres humains se figer devant leur écran. C’est quand même triste d’avoir 300 amis sur Facebook et aucun dans la vie réelle.

Par contre, la numérisation devrait améliorer un secteur qui me tient tout particulièrement à cœur, celui du développement durable. Et cela grâce, par exemple, à une meilleure gestion des stocks dans la chaîne alimentaire. La numérisation devrait réduire ce gaspillage. Aujourd’hui, sous nos latitudes, environ 30% de la production est détruite. Le recyclage des biens de consommation ou l’agriculture en bénéficieront également.

D’un point de vue sociétal, la numérisation permet une horizontalité des connaissances non seulement entre les générations, mais aussi au niveau hiérarchique. Un jeune collaborateur peut défier son patron, un patient connaît les avancées de la recherche grâce à Internet et peut questionner son médecin. Le savoir n’appartient plus uniquement à une élite minoritaire. Cette horizontalité engendre une plus grande collaboration entre les individus.

Digitalswitzerland vise à renforcer l’attrait de la Suisse pour les start-up. Quelles sont vos ambitions en ce qui concerne ces jeunes pousses technologiques?

Nous travaillons avec les différentes initiatives existantes, comme Venturelab. Nous avons pour objectif d'aller plus loin et de définir des secteurs dans lesquels nous souhaitons mettre en place des accélérateurs spécialisés, sur le modèle de Kickstart Accelerator. Des domaines ont déjà été identifiés, comme la fintech, la cybersécurité, la cryptographie, la biotech/medtech, l’industrie alimentaire et les activités liées au sport. Chaque région ou ville aura sa ou ses spécialités. Dans chaque accélérateur spécialisé, nous espérons attirer les meilleures start-up. C’est grâce au regroupement que nous aurons une meilleure coordination des ressources.

Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet propose que la Banque nationale suisse (BNS) injecte 5 milliards de francs, soit 0,7% de ses liquidités, dans les entreprises innovantes. Qu’en pensez-vous?

C’est très intéressant, tout comme la proposition du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui veut constituer un fonds privé doté de 500 millions de francs destiné à accompagner la croissance des start-up. Aussi bien l’AVS que la BNS dorment sur des fonds énormes qui n’ont pas de rendement. Autant investir dans le capital-risque.

Vous avez vous-même travaillé dans deux start-up. Pourquoi les avez-vous quittées?

Je voulais créer ma propre start-up et j’ai toujours cette idée en tête. Mais aujourd’hui, ma priorité est de développer Digitalswitzerland.

Et que fera cette start-up?

J’ai développé un projet d’aquaponie avec une connaissance, spécialiste du traitement de l’eau. L’idée est de faire pousser des légumes dans l’eau qui auraient pour engrais les excréments de poissons. Nous avons fait le prototypage. J’aime être à l’orée d’une innovation. C’est d’ailleurs ce qui m’a aussi plu chez Nespresso, Flatev ou QualySense, des sociétés pour lesquelles j’ai travaillé.


Bio express

1974: Naissance.

1993-1996: Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du Canton de Vaud.

2005-2008: directeur commercial de Nespresso Royaume-Uni et Irlande.

2008-2009: Université de Stanford.

2010-2013: vice-président et membre de la direction d’Orange.

2013-2014: directeur marketing chez Flatev.

2014-2016: directeur marketing et ventes chez QualySense.

2014-2017: coach et conseiller en start-up.

2017: directeur de Digitalswitzerland pour la Suisse romande.