L'administration Bush a fait saliver les investisseurs en adoptant l'American Jobs Creation Act. Le 22 octobre dernier, le président américain signait une loi autorisant les entreprises à rapatrier les bénéfices réalisés à l'étranger – pour autant qu'ils soient investis aux Etats-Unis – à un taux d'imposition très attractif. Une manne estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Dans le détail, les sociétés ne paieront que 5,25% d'impôts sur les dividendes rapatriés outre-Atlantique, contre 35% habituellement. Un rabais valable uniquement cette année. Cette fenêtre d'opportunité devait électriser les Bourses.

Ni dividende ni rachat d'actions autorisés

Voilà pour la théorie. En vérité, l'ordonnance d'application de la nouvelle loi a refroidi les plus optimistes. Tombé le 13 janvier, ce texte est relativement restrictif. Il n'autorise pas les entreprises à verser des dividendes ou à racheter leurs propres actions avec les bénéfices rapatriés. De quoi décevoir les marchés financiers. N'empêche, ces montants pourront financer les dépenses d'investissement, soutenir les départements de recherche et développement, être utilisés pour renflouer les caisses de pension ou injectés lors de fusions et d'acquisitions.

Dès lors, le bébé ne doit pas être jeté avec l'eau du bain. Une montagne de profits dort dans les filiales étrangères. Une étude de Morgan Stanley estime ce trésor de guerre à plus de 500 milliards de dollars.

Le mouvement de rapatriement a déjà commencé. La forte hausse du dollar survenue depuis le début de l'année donne un premier indice. Les compagnies américaines profitent des niveaux record atteints par l'euro et le franc fin 2004 pour transférer les profits «européens». De plus, les multinationales ont constitué d'importantes provisions pour financer l'opération. Dans le cas de Johnson & Johnson, la charge comptabilisée au 4e trimestre 2004 se montent à 800 millions de dollars. Cela soutient le scénario d'un rapatriement de l'ordre de 15 milliards de dollars.

Johnson & Johnson n'aura pas de peine à utiliser ces liquidités. Elles pourront être injectées dans le rachat de Guidant, une firme medtech. Une opération de 25,4 milliards bouclée l'automne dernier. Dans la même veine, Oracle pourrait financer partiellement la reprise à 10,3 milliards de PeopleSoft. Selon l'hebdomadaire financier Barron's, le géant du logiciel disposerait de 3,1 milliards à rapatrier.

Les fusions et acquisitions vont-elles se multiplier? La méga-acquisition de Gillette par Procter & Gamble, vendredi, semble l'indiquer. Le groupe dispose de 16,7 milliards de dollars candidats au rapatriement injectables dans l'opération. Cela étant, les sociétés américaines disposent déjà d'énormément de cash suite aux restructurations (réduction de l'endettement, amélioration de la productivité, etc.) de ces dernières années. «Près de 2100 milliards de dollars», selon Abby Cohen, stratège de Goldman Sachs. En fait, la qualité des opportunités importe davantage que les liquidités à disposition.

Du cash pour renflouer les caisses de pension

Les bénéfices rapatriés vont aussi soutenir le financement des caisses de pension. L'explosion de la bulle financière a durement touché le système de retraites. Selon Morgan Stanley, les 25 sociétés les plus mal dotées totalisent un niveau de sous-couverture «de 60 à 70 milliards de dollars». Ces firmes, notamment General Motors et Boeing, seraient en mesure de rapatrier 22 milliards en vertu de l'American Jobs Creation Act. Elles vont à coup sûr en profiter pour colmater les brèches de la prévoyance.

Cette quasi-«amnistie fiscale» devrait soutenir l'économie. Les Etats-Unis pourraient y gagner un demi-point de croissance en 2005, d'après JP Morgan Chase. Cette mesure va également contribuer à financer le déficit extérieur record des Etats-Unis. Un soutien bienvenu à l'heure où son financement devient de plus en plus délicat.