Singapour a acquis sa réputation dans des domaines tels que le marché des changes, le fund management, l'investment banking ou encore le corporate banking, mais moins dans la gestion privée, souligne Jacques Rossier. Or, ceux qui quitteraient la Suisse pour la cité-Etat sont justement des particuliers aisés. Les lacunes de la place financière asiatique dans ce secteur sont donc réelles. Mais, nuance Michel Dérobert, rien n'est immuable.

La notion de secret bancaire est différente de celle de la Suisse. A Singapour, la Monetary Autority of Singapore (MAS), qui joue à la fois le rôle de la Banque nationale suisse, de la Commission fédérale des banques et de l'Association suisse des banquiers, peut décider à tout moment de lever le secret sur un compte. Selon quels critères? Dans le texte, ils semblent assez flous, ce qui n'est pas particulièrement rassurant pour un client.

Sur ce même point, estime Yves-Claude Aubert, qui a ouvert en 94 une antenne de la Banque Cantonale Vaudoise à Singapour, la culture de la discrétion n'est pas aussi encrée qu'en Suisse. «Si vous recherchez un emploi, tout le monde le sait le lendemain», constate ce connaisseur des lieux. Même si, tempère-t-il, le secret bancaire est généralement bien préservé vis-à-vis de l'étranger.

Pour ancrer sa notoriété et accroître l'importance des services financiers de la place, le MAS a mis sur pied en 99 un vaste programme de libéralisation du secteur. Mais le rythme est toutefois jugé trop lent par certains acteurs, qui regrettent par exemple la volonté des autorités de ne pas internationaliser le dollar de Singapour.

Le secret bancaire de Singapour, tout comme celui de Hongkong, est pour l'instant préservé, le pays ne figurant pas sur la liste des pays tiers de l'Union européenne pour, semble-t-il, deux raisons: la première tient au fait que l'Union voudrait d'abord faire le ménage autour de chez elle. La seconde est qu'elle n'a pas intérêt à cataloguer trop de pays tiers, sous peine de ne jamais aboutir avec chacun d'entre eux. Mais la donne pourrait changer, constatent tous nos interlocuteurs à Singapour. Si l'Europe parvient à ses fins avec les Etats qui l'entourent, elle ne s'arrêtera pas en si bon chemin, jugent-ils. Surtout si la clientèle européenne quittait les pays tiers mentionnés par l'UE pour se rendre massivement dans la cité-Etat. Hongkong pourrait être davantage à l'abri, car protégée par une immense puissance, la Chine, à laquelle on hésitera peut-être à s'attaquer.

Le secret bancaire singapourien devrait faire face à une menace autre et bien plus rapide que celle de l'UE, explique l'ambassadeur Jacques de Watteville, chef du service économique et financier du Département fédéral des affaires étrangères. Il s'agit de l'OCDE, qui va prendre contact avec l'île avant l'été. Après avoir publié une liste de paradis fiscaux en juin dernier, l'organisation veut poursuivre ses investigations dans le domaine de la concurrence fiscale dommageable et contactera des pays non membres.

C'est ainsi que l'OCDE devrait avoir des entretiens avec les autorités de Singapour pour leur exposer ses travaux et les convaincre de coopérer dans la lutte contre les pratiques fiscales dommageables. L'OCDE pourrait proposer à Singapour de participer aux travaux visant à élaborer de nouveaux standards internationaux et d'introduire un échange d'informations pour éviter notamment l'évasion fiscale. La solution préconisée par l'OCDE signifierait la mort du secret bancaire. Cette menace préoccupe davantage Singapour que celle de l'Europe, car elle est plus immédiate. Les autorités singapouriennes pourraient bien chercher à gagner du temps.