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Pour la sociologue Nicole Samuel, «le cerveau humain n’a pas été conçu pour se concentrer pendant huit heures d’affilée».
© Henrik Sorensen

Management

Le secret des personnes productives? Savoir demeurer en repos...

Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, disait autrefois Pascal. Explications dans le monde du travail

Et si savoir demeurer en repos était le secret des personnes productives? De nos jours, il est rare de trouver dans l’agenda d’une personne stressée une plage horaire dans laquelle il est écrit «temps pour rêver» ou «temps pour ne rien faire», tant l’idée selon laquelle la réussite n’appartient qu’aux acharnés du travail est ancrée en nous. Pourtant, les génies ne peinent pas toujours dix-huit heures par jour d’une manière infatigable.

Emmanuel Kant aurait ainsi écrit Critique de la raison pure en travaillant seulement une heure par jour. Le scientifique Henri Poincaré, à qui l’on doit de nombreux ouvrages et articles sur des sujets variés, concentrait quant à lui l’essentiel de son travail sur deux plages horaires de deux heures: de 10h à midi puis de 5h à 7h le soir.

Charles Darwin aimait se lever aux aurores, non pas pour travailler, mais pour prendre son petit-déjeuner et se promener dans la nature. Aux alentours de 8h du matin, il travaillait une petite heure puis s’occupait de sa maison. A midi, la journée de travail plus ou moins terminée, il en profitait pour se promener de nouveau, déjeuner, s’offrir une sieste, se promener encore, puis éventuellement finaliser quelques dossiers. Le soir, son temps était consacré à sa famille.

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Une à deux minutes par jour consacrées à la réflexion

Dans son livre Foutez-vous la paix! Et commencez à vivre, Fabrice Midal avoue enfin s’offrir, pour se retrouver, des heures vierges de toute activité: «Je ne me plonge pas dans un livre, je ne regarde pas un film, je ne range pas mes armoires. J’ouvre mes portes et mes fenêtres intérieures et je laisse la richesse de ces heures s’offrir à moi. J’habite la solitude et je commence à réentendre. Je tisse une relation réelle avec moi-même, et se révèlent à moi des choses que j’ignorais ou que je refuse en général d’écouter.»

A cet égard, la sociologue Nicole Samuel, spécialiste des loisirs, affirme que nous ne consacrons qu’une à deux minutes par jour à la réflexion. «C’est nettement insuffisant», assure-t-elle. En effet, c’est dans ce temps libre, dans ces moments de «jachère psychique», que nos pensées ont la place de bouger, de s’organiser, de faire le point, de construire des projets, en somme, d’être disponibles à l’essentiel. Julia Gifford, spécialiste de technologie, ajoute qu’une approche réfléchie de l’idée d’un travail intercalé de pauses fréquentes est absolument cruciale. «Le cerveau humain n’a pas été conçu pour se concentrer pendant huit heures d’affilée.»

Les retards donnent de l’avance

Ces propos font écho à une étude datant du début des années 1950, dans laquelle des chercheurs sont arrivés à la conclusion que la courbe de productivité d’un groupe de scientifiques était à son maximum quelque part entre dix et vingt heures de travail hebdomadaire. Ceux qui faisaient plus de trente-cinq heures de travail étaient moitié moins productifs que ceux qui en faisaient vingt. Les scientifiques qui passaient cinquante heures par semaine à travailler avaient la même productivité que ceux qui n’en passaient que cinq. Ceux qui travaillaient plus de soixante heures enfin étaient les moins productifs.

Bob Kustka, dirigeant-fondateur de Fusion Factor (entreprise de conseil en management du temps et en amélioration de la productivité), a constaté ce phénomène de façon empirique: «Plus vous travaillez longtemps, moins vous êtes efficient. Les athlètes de haut niveau font beaucoup de pauses entre leurs efforts… L’énergie au travail est comme l’énergie physique, mieux utilisée pendant des pointes de travail ardu, concentrée sur quelques tâches, et relâchée au cours de pauses régulières.»

Un monde du travail qui encense les «workaholics»

Reste qu’il est difficile, dans un monde du travail qui encense les workaholics et considère les moments de «pauses» ou de «relâches» comme du temps gaspillé, de s’offrir des moments vierges de toute activité. «Dans de nombreuses entreprises, des dirigeants névrosés favorisent les attitudes présentéistes, les excès de zèle, les soirées passées au bureau, les nuits blanches de travail, finissant même par les faire passer pour bien vus», note Pierre Moniz-Barreto dans son livre Slow Business (Ed. Eyrolles).

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Pourtant, même notre cœur, ce valeureux salarié employé à temps plein par notre organisme, s’octroie des temps de pause. «On pense que le cœur travaille constamment, mais, en réalité, il se repose après chaque contraction, assurait le Dr Walter Cannon, de l’école de médecine de Harvard. Lorsque le cœur bat au rythme modéré de 70 pulsations par minute, il travaille en réalité seulement neuf heures sur vingt-quatre. Ses périodes de repos totalisent quinze heures par jour.»

Fort heureusement, il existe çà et là quelques dirigeants éclairés qui comprennent l’importance des temps de pause. Yvon Chouinard, président-fondateur de Patagonia, a par exemple mis en place dans son entreprise la politique Let My People Go Surfing («Libre d’aller surfer»). «Notre politique a toujours permis à nos salariés de gérer leur temps comme ils l’entendaient à partir du moment où le travail est réalisé sans conséquences négatives pour les autres. Les employés en profitent pour aller skier dès qu’il y a de la poudreuse et ne loupent jamais la bonne houle.»

L’homme d’affaires nord-américain Jason Fried, président-fondateur de 37signals et auteur du best-seller Rework, favorise quant à lui la qualité des heures de travail plutôt que leur quantité et, à cette fin, pousse régulièrement ses équipes à l’exercice responsable d’une moindre quantité d’heures de travail, afin qu’elles soient plus denses et plus claires, donc plus productives.

Le «repos élégant»

Le mot de la fin peut revenir à Honoré de Balzac. Dans son Traité de la vie élégante, l’auteur de La Comédie humaine assure que le but de la vie, qu’elle soit civilisée ou sauvage, est le repos. «La civilisation a échelonné les hommes sur trois grandes lignes. L’homme qui travaille, l’homme qui pense et l’homme qui ne fait rien. Le premier mène une vie occupée, le second une vie d’artiste, l’homme qui ne fait rien une vie élégante.» L’ironie de la chose est qu’Honoré de Balzac consacrait jusqu’à vingt heures par jour à l’écriture et ne survivait que grâce à une consommation immodérée de caféine. Lucide, ce travailleur forcené confia dès 1831 à son amie et égérie Zulma Carraud cette phrase à méditer: «Je vis sous le plus dur des despotismes: celui qu’on se fait à soi-même.»

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