Créativité

Les secrets de la créativité selon le peintre cubain Carlos Boix

L’artiste-peintre cubain Carlos Boix vit dans un jardin précieux dans lequel il cultive des fleurs rares: des pensées, des paradoxes, ici beaucoup d’ironie, là de l’insolence, et partout de la couleur. Il livre au «Temps» les secrets de sa créativité

Le Temps: Avez-vous des rituels créatifs?

Carlos Boix: Je me lève tous les matins à 7h30. Je bois un café, fume un cigare de la Havane puis travaille sans interruption jusqu’à midi. Je m’octroie une courte pause déjeuner puis travaille jusqu’à tard le soir. Mon atelier est toujours plongé dans le silence absolu. La raison en est simple: le silence est un espace réceptif. «A chaque instant, le silence t’apporte des nouvelles», disait Rainer Maria Rilke. Il avait raison. Le silence permet une attention radicale au présent, c’est-à-dire à la vie, à l’orchestre intérieur de ses désirs, de ses rêves. Dans cet espace sans son, le dialogue avec l’œuvre est plus riche, plus profond, plus mystique.

– En dehors du silence, où puisez-vous votre inspiration?

– Le secret de la créativité consiste à avoir toujours plusieurs projets simultanément en cours de développement car ils s’entre-alimentent. Les connaissances acquises, l’inspiration qui nourrit une toile, tout cela fournit des clés pour déverrouiller d’autres œuvres. J’ajouterai qu’il faut également avoir un vécu différent de celui des autres. Les esprits créatifs se trouvent toujours en des lieux très exposés où se rencontrent et se mêlent des courants venus de climats culturels très divers.

Pour ma part, je suis né à la Havane en 1949. J’ai côtoyé Fidel Castro, j’ai vu de près les ravages du communisme. A l’âge de 30 ans, j’ai quitté Cuba pour vivre en France, mais aussi en Suède, en Afrique du Nord, en Espagne, en Italie, et en Suisse. Ces différents mondes – le monde hyperdéveloppé occidental et le monde sous-développé afro-cubain – alimentent sans cesse ma réflexion et tissent des liens incongrus dans mon esprit. Dans mes toiles, les crocodiles caribéens côtoient les cafetières, les robots, les soucoupes volantes, les ventilateurs, mais aussi des Che aux poses lascives.

– De nombreux écrivains éprouvent l’angoisse de la page blanche. Eprouvez-vous parfois le vertige de la toile blanche?

– L’acte créateur n’est jamais qu’un saut dans l’inconnu, un plongeon dans les profondeurs de l’inconscient. C’est pourquoi lorsque l’on est en panne d’inspiration, il suffit de se laisser aller à une noble inaction, à un repos élégant. Les idées originales ne surgissent pas toujours d’une rencontre frontale. Parfois, elles s’introduisent en nous furtivement tandis que nous rêvons éveillés ou que nous portons notre attention sur autre chose. De façon assez intéressante, la demi-heure entre mon réveil et mon lever a été toute ma vie propice à l’inspiration. C’est toujours en ouvrant les yeux que je vois arriver en foule les idées les plus créatrices. Et pour cause. Le rêve est un espace qui unifie les contraires. Il dévie des normes conventionnelles et en établit de nouvelles. Le «non, c’est impossible» y est inexistant.

– Remy de Gourmont avait coutume de dire que la vraie terre natale est celle où l’on a eu sa première émotion forte… De quelles émotions avez-vous besoin pour peindre?

– Le plaisir est essentiel. Je suis un homme qui aime la vie, raison pour laquelle mes peintures célèbrent avant tout la joie de vivre. Même lorsque ma peinture aborde des sujets graves tels que les travers de la société de consommation ou la brutalité du régime communiste, il y a toujours une touche d’humour et d’ironie.

– Pourtant, pour beaucoup d’artistes, la souffrance se révèle souvent créatrice et porteuse de sens…

– C’est exact. C’est pourquoi dans mes créations, j’essaie également de faire transparaître mes propres luttes, mes propres tourments. L’effet cathartique de l’art est d’ailleurs bien connu des peintres. Mais contrairement à une idée très répandue, je ne pense pas que la souffrance soit nécessairement mère de la créativité. Malheureusement, les génies heureux ont peu de crédibilité aux yeux du public. C’est pourquoi certains artistes, conscients de la fonction de la douleur dans les processus de légitimation culturelle, entament de véritables procédures de légitimation par la souffrance et la marginalité. Je suis pour ma part d’avis qu’un peintre qui trempe son pinceau dans la joie, dans le rire, est tout aussi génial que celui qui le trempe dans ses tourments et dans ses démons intérieurs.

– Quels ont été vos mentors?

– Dans mon cas, mes mentors ont été des œuvres et non des artistes. Les jours où j’ai vu pour la première fois la chapelle Sixtine de Raphaël, le jardin des Délices de Bosch, la naissance de Vénus de Botticelli ou encore Les demoiselles d’Avignon de Picasso ont été pour moi des dates de naissances intellectuelles et artistiques.

– Quel message souhaitez-vous transmettre à ceux qui regardent vos toiles?

– Comme tous les artistes, je souhaite qu’en observant mes toiles une personne ait de la réalité une vue plus étendue, plus profonde. Qu’elle participe à mes expériences intellectuelles et affectives, les revive, les recrée. Chaque personne perçoit cependant une œuvre en fonction de ses centres d’intérêt, de son éducation, de sa sensibilité propre et de ses préjugés culturels. Un tableau pourra provoquer une décharge esthétique chez l’un et laisser un autre indifférent. Je reste cependant convaincu qu’il existe deux types de peinture: la bonne et la mauvaise.

La bonne, c’est celle qui soulève des interrogations. Elle ne dépend pas de la technique employée. Sa valeur est dans la transformation qu’elle suscite chez celui qui la regarde. Certaines époques ne sont cependant pas mûres pour accueillir les changements que l’art amène. C’est pourquoi de nombreux artistes peintres ne sont reconnus qu’après leur mort.

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