«Il est aussi difficile de prévoir l'avenir de la branche pharmaceutique que de pronostiquer le niveau de l'index Dow Jones de la semaine prochaine, ou de dire si Alinghi va gagner la Coupe de l'America.» La perplexité de Gilles Brisson, vice-président de l'entreprise franco-allemande Aventis, participant au symposium BioData qui a réuni mardi et mercredi à Genève quelque 300 personnes et une quarantaine d'entreprises actives dans la biotechnologie, en dit long sur l'incertitude qui agite un secteur économique généralement à l'abri des déconvenues.

Alors que les grandes entreprises pharmaceutiques sont confrontées à un net ralentissement de leur croissance – en raison de la diminution du nombre de nouveaux médicaments approuvés par les autorités de contrôle sanitaire et de l'érosion des brevets par la vive concurrence d'entreprises spécialisées dans les médicaments génériques –, les sociétés de biotechnologie souffrent, elles, du désintérêt des investisseurs.

Une ambiance morose, de nombreuses chaises vides – surtout celles occupées en janvier 2002 par le monde financier – et des stands de présentation des entreprises en forte diminution ont marqué la deuxième édition de BioData. Seuls les sourires des représentants de Serono, troisième entreprise de biotechnologie mondiale – propriété d'Ernesto Bertarelli, coéquipier et sponsor d'Alinghi, reflétant les récents succès aussi bien sur l'eau que sur le marché pharmaceutique américain où les ventes de Rebif, contre la sclérose en plaques, se portent bien –, ont fait oublier la grisaille.

L'actualité récente a été marquée par la déconfiture boursière de Jomed, entreprise biotech cotée en Suisse, qui a notamment installé une usine de fabrication d'implants vasculaires à Schaffhouse. Suite à des malversations comptables, le cours a brusquement chuté et perdu plus des trois quarts de sa valeur d'il y a trois mois. «Le cas de Jomed illustre la manière dont peut réagir une direction sous pression pour délivrer des profits et soutenir le cours en Bourse, afin également d'assurer ses revenus qui dépendent des options sur le titre, constate Hervé de Kergrohen, président de BioData. La leçon à tirer, c'est que les dirigeants d'entreprise doivent avoir suffisamment d'expérience pour gérer les attentes des actionnaires et rester conservateurs, même sous la pression. C'est peut-être beaucoup demander, mais le succès est à ce prix.»

En comparaison avec la situation en Europe, les entreprises de biotechnologie suisses se portent relativement bien. Modex, par sa fusion avec IsoTis, a certes dû licencier une quarantaine de personnes, mais elle a réussi à prendre à temps le virage de sa consolidation financière. Le parcours d'Actelion, dont le premier médicament, Tracleer, contre l'hypertension artérielle pulmonaire, devrait atteindre un chiffre d'affaires de plus de 600 millions de francs en 2006, est exemplaire. André Müller, vice-président de l'entreprise bâloise créée il y a cinq ans, a assuré mardi à Genève qu'Actelion sera bénéficiaire au plus tard en 2004 et peut-être même cette année, selon les aléas du cours du dollar qui pèse sur les résultats de la société qui réalise deux tiers de son chiffre d'affaires dans cette monnaie.

Actelion, dont le cours boursier a progressé de près de 25% en trois mois, dispose d'une confortable réserve de liquidités pour une dizaine de trimestres. Ce n'est pas le cas de nombreuses biotech européennes obligées de se restructurer, de fusionner pour ne pas disparaître puisque toute levée de capitaux en Bourse s'avère aujourd'hui impossible.

«Le mouvement de consolidation est essentiel, note Hervé de Kergrohen. Il mettra fin, par fusions ou regroupements pour entrer en Bourse, au paradoxe qui fait que certaines entreprises ont beaucoup de liquidités et des projets scientifiques et commerciaux très moyens, alors que d'autres possèdent d'excellents projets mais n'ont pas d'argent. Mais pour que les investisseurs reprennent vraiment espoir, il faudrait une percée scientifique comparable au décryptage du génome humain. On pourrait imaginer, par exemple, le décryptage du protéome et l'annonce, tout à coup, de la découverte de centaines de nouvelles protéines.»