Le numéro un mondial de la sécurité vient de naître. Le suédois Securitas a annoncé hier le rachat de l'américain Pinkerton pour 384 millions de dollars. Les deux compagnies réunies représentent un chiffre d'affaires de 3,5 milliards de dollars et des activités dans plus de 30 pays pour un total de 114 000 salariés. Même si un géant est né, le secteur reste très atomisé: la part de marché mondial de la nouvelle entité ne dépassera pas 5%. Grâce à Pinkerton, Securitas pénètre un marché américain réputé plus dynamique que les 6 à 7% de croissance annuelle que connaît l'Europe.

Tendance au regroupement

Comme les experts comptables il y a quelques années et bien d'autres activités de service encore, les compagnies de sécurité se regroupent pour mieux répondre aux besoins de leurs principales clientes, les entreprises multinationales. «Le marché de la sécurité est en pleine consolidation, souligne Maurice Botbol, directeur de la lettre spécialisée Le Monde du Renseignement à Paris. Les entreprises cherchent à étendre tant leur domaine d'activité que leur présence géographique.» Pinkerton a réalisé nombre d'acquisitions dans différents domaines. Ce qui lui permet de pouvoir proposer à côté des activités classiques de gardiennage des prestations dans le domaine de l'intelligence économique, la gestion de crise ou le risk management avec des produits d'assurance pour les cas de kidnapping ou d'extorsions. «Désormais, les entreprises de soft, c'est-à-dire celles qui proposent de la sécurité intelligente, se font racheter par des sociétés au profil plus industriel qui ont des processus de production beaucoup plus rationalisés», poursuit Maurice Botbol. L'an dernier, l'américain O'Gara avait annoncé la tendance. Ce constructeur de véhicules de sécurité avait racheté le plus fameux des cabinets d'investigations économiques, Kroll.

Les sociétés de sécurité, jusqu'ici très attachées à leurs racines, étendent leurs ramifications dans le monde entier. L'an dernier déjà, Securitas avait racheté deux concurrents importants en Europe, le français Proteg et l'allemand Raab Karcher Sicherheit. Ce qui lui a permis de prendre la tête des deux principaux européens qui à eux deux représentent 40% du marché de la zone. Le groupe suédois, spécialisé dans le gardiennage, les systèmes d'alarme et le convoyage de fonds, opère déjà dans une quinzaine de pays. Pinkerton a réalisé un milliard de chiffre d'affaires grâce à des activités réparties sur une bonne partie du continent américain, en Europe et en Asie à travers 250 bureaux.

Avec cette opération, Securitas s'offre aussi un grand nom. L'émigré écossais Allan Pinkerton a commencé ses activités en 1850. Il a fait de l'or aux Etats-Unis en devenant détective privé. Il proposait enfin une possibilité de poursuivre les délinquants qui se jouaient de la police en passant d'un Etat à l'autre. Son slogan, «nous ne dormons jamais», et son logo, un œil ouvert, ont enrichi le vocabulaire anglo-saxon qui parle de «private eye» pour désigner un détective privé. Dashel Hammett, l'écrivain créateur du légendaire Sam Spade, a même fait partie de la maison Pinkerton. Bien plus tard, la compagnie passera brièvement en mains du cigarettier américain American Brands, à l'époque où les conglomérats étaient du dernier chic à la Bourse, avant d'être revendue à Thomas Wathen en 1988, le propriétaire d'une société californienne de gardiennage. Ce dernier, qui détient encore un peu plus de 30% de Pinkerton et présidait jusqu'ici à la destinée de la société, a affirmé qu'il vendrait sa participation au groupe Securitas.

Malgré les apparences, Securitas n'est pas présent en Suisse. La suisse Securitas (242 millions de chiffre d'affaires en 1997, 5000 employés) n'a en effet rien à voir avec son homologue suédois… mis à part le fait qu'elle lui a inspiré son nom. «La société suisse Securitas a été créée en 1907, explique Florent Hermann, membre de la direction du groupe. En 1913, un Suédois est venu voir notre fondateur Jacob Spreng pour lui demander s'il ne voyait pas d'inconvénients à ce qu'il utilise la même raison sociale pour créer une société de gardiennage dans son pays.» Le Suisse a accepté car, comme le souligne dans un sourire notre interlocuteur, «la Suède était à l'époque un pays fort éloigné».