En ces temps de coronavirus, les investisseurs seraient-ils bien inspirés de suivre l’adage boursier et de vendre en mai puis de partir en vacances? Si le dicton a perdu de sa pertinence depuis 2013, il pose un dilemme particulier cette année: le mois de mars a été l’un des meilleurs de l’histoire pour les marchés actions américains (+12,7% pour le S&P500 par exemple), après l’un de leurs pires krachs. La hausse peut-elle continuer alors que la situation sanitaire s’améliore en Europe tandis que les indicateurs macroéconomiques restent dégradés? Faut-il au contraire se tenir à l’écart des marchés en attendant davantage de visibilité, à l’automne par exemple? Et miser sur la fin de l’année pour limiter la casse sur des bourses encore en recul de 12 à 17% aux Etats-Unis et de 20 à 25% en Europe?

Ce lundi apporte un regain d’optimisme avec une nouvelle étape du déconfinement en Suisse et en Europe. Mais les sujets d’inquiétudes ne manquent pas dans les têtes des traders, entre la crainte d’une reprise de la pandémie, l’effondrement de la croissance et les déprimantes prévisions des entreprises. Les indicateurs de sentiment du marché sont partagés. Plutôt à l’équilibre en début de semaine, certains penchaient modérément vers un signal d’achat en fin de semaine (comme le Fear & Greed Index de CNN), d’autres faisant le chemin inverse (ratio put/call par exemple).

Le rebond est derrière

«Sell in May and go away» fait du sens cette année, «car le rebond des marchés actions observé en avril a été de nature technique et la majorité des achats techniques a déjà eu lieu», estime David Kruk, responsable du trading à La Financière de l’Echiquier (8,1 milliards d’euros d’encours). Ces achats ont été effectués par les grands fonds, y compris des fonds souverains, qui ont dû rééquilibrer leur position en actions, tandis que les investisseurs retail américains ont peu vendu, contrairement à ce qui s’était passé après 2008, détaille le spécialiste au cours d’une téléconférence. Le rebond de mars a également bénéficié de la concentration du marché américain, puisque Amazon, Apple, Microsoft, Alphabet et Facebook représentent maintenant près de 20% de l’indice S&P500.

Une nouvelle phase de hausse pourrait survenir «si l’indice de la volatilité VIX repasse sous les 30, niveau à partir duquel les stratégies CTA qui suivent les tendances seraient à nouveau acheteuses, poursuit David Kruk. Mais le potentiel de récompense est trop limité pour acheter: à moyen terme, les risques sont trop élevés.» A savoir le retour des problèmes pré-Covid-19 (tensions Chine-Etats-Unis, difficultés européennes) et la possibilité que des couches de population moins précaires soient à leur tour massivement touchées par les conséquences de la pandémie.

Investir selon les messages officiels

Depuis Genève, Angel Sanz s’attend à un flux de nouvelles positives sur le front de l’épidémie dans les trois, quatre prochains mois. Mais le responsable des investissements de la société de gestion genevoise Notz Stucki ne prévoit pas qu’un traitement contre le coronavirus voie le jour à court terme et ne s’attend pas à un vaccin avant le premier trimestre 2021. Pour ménager ces différents horizons, le spécialiste d’origine espagnole a calqué sa stratégie d’investissement sur les politiques officielles. «Dans l’obligataire, nous achetons les mêmes titres que ceux que peuvent dorénavant acheter la Fed ou la BCE, c’est-à-dire des obligations investment grade et crossover», détaille Angel Sanz. Les obligations dites crossover sont celles comprises entre la moins bonne notation de l’investment grade et la meilleure note du haut rendement.

Le raisonnement est similaire pour les actions: suivre les recommandations du gouvernement. Ce qui se traduit par des investissements dans trois secteurs dès la mi-mars, poursuit-il: «La consigne est de rester à la maison, mais les magasins de première nécessité sont ouverts, donc nous avons acheté des actions de grands groupes de consommation de base comme Nestlé, Unilever, Coca-Cola; ensuite, le gouvernement accorde la priorité à la santé, donc nous avons investi dans des pharmas, des biotechs et des sociétés d’équipements médicaux; enfin, le recours au confinement, au télétravail et le besoin de divertissement nous ont conduits vers des acteurs du commerce électronique, du cloud et Netflix.» Le tout plutôt avec un biais américain, la situation en Europe étant jugée plus critique.

Environ 30% de hedge funds

Entre début janvier et le 6 mai, les actions mondiales ont perdu un peu moins de 14,2%, tandis que le secteur de la technologie a baissé de 0,8%, celui des services et équipements médicaux de 5,3% et celui de la consommation de base de 10,2%. Notamment car «ces trois secteurs ont surperformé le marché pendant la crise et aussi lors de la reprise d’avril», glisse notre interlocuteur.

Historiquement positionnée dans l’alternatif, Notz Stucki affiche aussi une poche d’investissement dans les hedge funds, qui n’est pas négligeable (environ 30% des portefeuilles selon Angel Sanz). Il s’agit essentiellement de fonds appliquant des stratégies long/short et dans une moindre mesure global macro, «qui ont bien performé durant la crise, en ne prenant que 40% de la baisse des marchés puis en ayant bien pris la reprise», précise le CIO.

Ce positionnement défensif «permet d’être dans le marché». Jusqu’à quand? «On ne peut pas être trop positif pour l’avenir pour deux raisons, répond Angel Sanz. La première est que tant qu’aucun vaccin n’est disponible, 10% de l’économie restera bloquée, c’est ce que le magazine The Economist a appelé «The 90% economy». La seconde est liée au risque très clair de deuxième vague pendant l’hiver. On ne veut pas risquer d’être trop optimiste à ce moment-là, donc nous conservons notre stratégie pour le moment.»

«Stress test» extrême

Chez Varenne Capital, à Paris, les positions longues sur les actions ont subi un stress test pour évaluer la résilience des entreprises concernées au cas où les mesures de distanciation sociale resteraient en place pendant encore une année, détaille David Mellul, directeur général de cette société de gestion affichant 1,7 milliard d’euros d’encours.

Résultat, la position Walt Disney a été vendue avant l’annonce d’une perte de 1,4 milliard de dollars, de même que la moitié de la position LVMH et 20% de celle d’Ulta Beauty, détaille l’investisseur, également durant une téléconférence. A l’inverse, Varenne Capital a acheté des actions Nike et Alphabet (la maison mère de Google), tout en conservant un dispositif de couverture sur l’indice Euro Stoxx conditionné au taux de change euro/dollar.