«Malgré des tendances économiques à l'évidence positives, je n'oublie pas qu'un grand nombre de nos concitoyens connaissent une vie difficile. Ce sentiment ne me quitte jamais.» Il l'a jouée modeste, Vladimir Poutine, lors des traditionnels bons vœux à la nation.

Pourtant, le président russe et son gouvernement auraient eu de quoi savourer, sinon triomphalement, du moins paisiblement, leurs coupes de champagne, tant l'année économique 2000 paraît être la meilleure de l'ère post soviétique: un taux de croissance évalué à 7,5%, une inflation rabaissée à 20% – contre 36 l'an dernier –, une production industrielle en hausse de 10%, des exportations qui prennent l'ascenseur. Avec, comme corollaire, des résultats financiers et budgétaires mirifiques: les réserves nationales en or et devises fortes ont grimpé de 12,5 milliards à 28,3 milliards de dollars (environ 45,6 milliards de francs).

Cependant, l'euphorie ne règne pas dans les couloirs du Kremlin. Au contraire, Poutine a passé quelques tonitruants savons, d'abord à son propre gouvernement, Premier ministre en tête, puis au directeur de la banque centrale. Des critiques qui rejoignent d'assez près celles émises par le FMI et qui reviennent à expliquer que les autorités russes ne sont pas pour grand-chose dans le boom actuel et que, pire encore, elles ont peut-être laissé passer l'occasion de cette embellie pour engranger des réserves précieuses.

Les observateurs parlent déjà de «croissance accidentelle» et expliquent que les effets positifs de la quadruple dévaluation du rouble en 1998 sont terminés. La croissance donne déjà des signes de ralentissement, après que les producteurs locaux ont occupé les niches commerciales libérées par la chute des importations. Il paraît en effet difficile de poursuivre sur cette lancée, en raison de la faiblesse endémique de la demande et aussi des limitations technologiques.

D'autre part, la Russie a profité cette année de conditions extérieures extraordinairement favorables – puisque non seulement le prix du pétrole, mais également ceux du gaz, de l'aluminium, et des métaux ferreux et non ferreux n'ont cessé de grimper. A tel point que les exportations ont contribué pour deux tiers à la croissance du pays et qu'elles ont représenté 40% du PIB (Produit intérieur brut). Un taux tout à fait disproportionné et qui laisse peu d'indépendance de mouvement.

Certains, comme le président de la commission budgétaire à la Douma, Alexandre Joukov, n'ont pas hésité à dire que cette année «avait été un vrai gâchis: le gouvernement n'a pas su tirer profit de ce contexte économique exceptionnel: la réforme du droit foncier et du Code du travail n'a pas été adoptée, les droits des investisseurs étrangers ne sont toujours pas respectés et la réforme fiscale n'a été adoptée que partiellement.» Cette idée d'une occasion manquée est désormais partagée au plus haut niveau. Le conseiller économique personnel de Poutine, Andrei Ilarionov, s'est ouvertement gaussé de l'apathie gouvernementale: «Sans rien faire, 30 à 40 milliards supplémentaires sont arrivés dans l'économie russe. La seule chose à décider était la façon d'utiliser cet argent. Le gouvernement s'est contenté d'augmenter les dépenses publiques de 28%. Avec une croissance de 7,5%, cela laisse peu de marge de manœuvre pour le futur.»

Dette colossale

Cet argent, selon Andrei Ilarionov, aurait dû être consacré au remboursement des colossales dettes extérieures datant de l'URSS. Un éditorialiste pro-poutinien tempêtait d'ailleurs récemment contre l'augmentation des dépenses sociales: «On sait qu'en Russie, ces dépenses ne profitent jamais à ceux qui en ont besoin, mais à des lobbyistes qui pompent l'excédent budgétaire pour alimenter leurs entreprises dinosaures et se payer de nouvelles datchas.»

Autre bémol: le gouvernement n'a pas réussi à restaurer la confiance des investisseurs étrangers, notamment en raison de décisions parfois brutales, comme l'ordre donné aux deux plus grandes compagnies de téléphonie mobile de restituer quelques-unes de leurs fréquences, ou la restructuration manquée des monopoles énergétiques. C'est pourquoi Poutine cherche aujourd'hui à donner l'image d'un pilote cohérent aux commandes de l'économie russe. Une opération qui pourrait passer par le limogeage de son pâle premier ministre, Mikhaïl Kassianov.