Les mots sont méticuleusement choisis. Ils rappellent ceux de Ronald Reagan visant en 1987 le mur de Berlin. «Nous sommes déterminés à abattre le mur du secret bancaire»: le président de la sous-commission d'enquête du Sénat, Carl Levin, a planté le décor avant l'audience qu'il présidera ce jeudi sur les paradis fiscaux. A l'en croire, vingt ans après Reagan, le secret bancaire a pris la place du communisme comme ennemi public No 1. «Les paradis fiscaux sont engagés dans une guerre économique contre les Etats-Unis», a-t-il renchéri. Son collègue républicain Norm Coleman a choisi d'autres références: «Les banques étrangères ne doivent pas être un lieu sûr pour Al Capone.»

Cent milliards par an

Le ton est donné. Les deux responsables d'UBS Martin Liechti et Mark Branson passeront aujourd'hui un bien mauvais quart d'heure devant les membres de la sous-commission d'enquête du Sénat. Un rapport rédigé pour l'occasion accuse directement la banque suisse et la liechtensteinoise LGT d'avoir facilité l'évasion fiscale aux Etats-Unis ces dernières années. Selon les estimations de la sous-commission, le coût de l'évasion fiscale s'élèverait à 100 milliards de dollars annuels pour les Etats-Unis.

Le rapport se base principalement sur les affaires médiatisées de LGT et Birkenfeld, du nom de l'ex-gérant de fortune UBS. Il retient surtout des exemples contre la principale banque liechtensteinoise. Un seul concerne l'institution suisse, celui d'Oleg Olenicoff, à l'origine de l'affaire Birkenfeld, pincé pour avoir soustrait 200 millions de dollars au fisc américain.

Selon le rapport, UBS disposerait de 19000 comptes de clients américains non déclarés en Suisse pour une valeur estimée de 18 milliards de dollars. La banque a confirmé elle-même ces données aux enquêteurs américains, qui ont salué sa collaboration. Ces bonnes dispositions n'ont pas empêché Carl Levin de pointer son doigt accusateur vers la plus haute hiérarchie de la banque. «Il est impossible que les principaux dirigeants n'aient pas été au courant de ces pratiques», a-t-il lancé. En d'autres termes, l'ancien gérant de fortune Bradley Birkenfeld, actuellement jugé en Floride, n'a pas agi seul. Le sénateur a notamment basé ses accusations sur le nombre de voyages réalisés en douce par les employés d'UBS aux Etats-Unis ces dernières années.

Comme souvent aux Etats-Unis, l'attaque des sénateurs contre le secret bancaire constitue aussi une opération de politique intérieure. A six mois des élections présidentielles, Carl Levin et Norm Coleman ont rappelé à quel point les Etats-Unis sont endettés. Ils ont aussi regretté que les contribuables «honnêtes et travailleurs» soient les grands perdants. Or la question d'augmenter ou non les impôts pour financer notamment la guerre en Irak est l'un des sujets importants de la campagne électorale.

Un projet sorti de l'oubli

Surtout, les deux sénateurs ont profité des scandales LGT et Birkenfeld pour sortir de l'oubli un projet de loi présenté l'an dernier pour «lutter contre les abus des paradis fiscaux». Si ces mesures ne sont pas approuvées avant la fin de la législature en décembre, Carl Levin devra relancer la procédure l'an prochain. Pas étonnant, dès lors, qu'il appelle le Congrès à «agir» le plus rapidement possible pour approuver de fortes amendes contre «les banques des paradis fiscaux».

Une des premières mesures préconisées consiste à renforcer les accords dits de «qualified intermediary», signés en 2001. Un premier coup pour abattre «le mur».