Le Sénégal s’embarque dans la croissance africaine

Développement L’émission de 500 millions de dollars en Eurobonds est un premier pas vers l’émergence de la république ouest-africaine

En souscrivant 200 000 dollars d’obligations auprès de la République du Sénégal, M. Muller, financier à Zurich, n’imaginait sans doute pas l’impact qu’il pourrait avoir sur le développement d’un pays figurant parmi les plus stables d’Afrique, mais dont les taux de croissance restent encore très bas. Le pays a été récemment classé 161e sur 189 par la Banque mondiale dans son rapport «Doing Business». Et pourtant.

Le gouvernement de Macky Sall, élu en 2012 lors d’élections applaudies pour leur transparence, a été chahuté l’an dernier, malgré la présence du chanteur Youssou N’Dour en tant que ministre de la Culture. Des manifestations et autres contestations ont conduit à un remaniement ministériel en septembre 2013, ce qui a fait gagner Macky Sall en crédibilité, lui donnant les coudées franches pour lancer le «Plan Sénégal émergent». Les manifestants étaient entre autres poussés à bout par des coupures d’eau incessantes, alors que le pays ouest-africain a plus que jamais besoin d’investir dans des infrastructures indispensables pour soutenir sa productivité.

Aussi, le gouvernement a lancé un Eurobond en juillet dernier, permettant de lever 500 millions de dollars sur les marchés internationaux. Les fonds levés permettent de combler les besoins de financement du pays. Ils améliorent aussi la structure de la dette publique en réduisant le recours, onéreux, à des financements régionaux à court terme. Le FMI considère que cette opération ne devrait pas augmenter sensiblement le surendettement du pays, pour autant que l’assainissement budgétaire se poursuive. En effet, la situation budgétaire du Sénégal reste encore fragile, avec un déficit public supérieur à 5%.

Malgré la note souveraine moyenne attribuée à ce pays (B +), l’emprunt obligataire, émis au taux très rémunérateur de 6,25% sur 10 ans, a été largement souscrit, attirant un carnet d’ordres de 4 milliards de dollars. Ce succès confirme l’intérêt des investisseurs internationaux pour la dette africaine.

L’Eurobond sera investi prioritairement dans le secteur de l’énergie, de l’agriculture et de la pêche, l’offre agricole restant instable et insuffisante pour nourrir la population dans un pays pourtant riche en eau. Le secteur primaire (18% du PIB pour 50% de la population active) demeure vulnérable face à la volatilité des cours mondiaux des matières premières et les dérèglements climatiques défavorisent les filières telles que l’arachide, encore dépendante des pluies saisonnières qui prennent parfois des retards inattendus. Les autorités souhaitent par conséquent diversifier et développer l’activité agricole le long du fleuve Sénégal, qui abrite déjà la culture de la canne à sucre, afin d’accroître la production de riz et des cultures maraîchères.

L’Eurobond est ainsi destiné à stimuler la croissance encore timorée d’un pays peu développé, qui ne suit pas le dynamisme observé dans de nombreux pays d’Afrique au sol regorgeant souvent de matières premières. Si les pays africains sont perçus aujourd’hui comme les fers de lance de l’économie mondiale – sept des dix économies dont la croissance sera la plus forte dans le monde au cours des cinq prochaines années se trouvent en Afrique – certains pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine restent encore en retrait de ce réveil économique. Le taux de croissance du Sénégal ne s’est élevé en 2013 qu’à 3,3%, contre 6% dans la région, et pour 2014, une croissance de 4,5% est anticipée, qui pourrait toutefois être pénalisée par la faiblesse de la pluviométrie cet été et l’impact d’Ebola. Avec la mise en œuvre du «Plan Sénégal émergent», la république d’Afrique de l’Ouest devrait à moyen terme retrouver son dynamisme économique et peut-être pouvoir aspirer à devenir un pays émergent à horizon 2035, comme l’envisagent les autorités, qui tablent sur une croissance à 6,7% en 2015 et 8% en 2017.

M. Muller pourrait-il alors considérer ses Eurobonds comme de l’«impact investment»? Pourquoi pas. Cette émission profitera à l’économie locale, et, partant, bénéficiera aux 14 millions de Sénégalais dont la moitié vit avec moins de 2 dollars par jour. Même si cela prendra du temps.

* Analyste, Symbiotics

M. Muller pourrait-il considérer ses Eurobonds comme de l’«impact investment»? Pourquoi pas