C’est le cycle de la vie. De l’accouchement à son propre enterrement, un patron voit grandir son enfant entre deux coups de fil. Il lui explique le «bonheur» d’être patron:

– C’est comme sur un terrain de football, il faut un gardien, des milieux et des avants pour la créativité.

– Et toi, tu joues à quel poste? s’enquiert le petit Matteo.

– Moi, je suis l’entraîneur, mon petit. Celui qui organise, qui chapeaute l’ensemble.

Bref, le chef d’orchestre qui oublie encore trop souvent de préparer sa succession et un fils qui doit finalement ruser pour obtenir une signature de son père grabataire. Caricaturale, la scène jouée par la Compagnie du Cachot au Théâtre de Vidy à Lausanne mardi soir se veut provocatrice.

En collaboration avec le Swiss Venture Club, la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) a voulu créer l’événement pour interpeller sur une problématique à moult reprise rabâchée: la transmission d’entreprise, défi des PME. «Il existe quantité de séminaires sur la question, mais ils abordent toujours les questions juridiques, fiscales ou techniques, explique Claudine Amstein, directrice de la CVCI. Nous voulions offrir un miroir aux chefs d’entreprise, pas leur donner des conseils.»

L’institution estime que les patrons ont tendance à repousser la question, souvent pour des motifs psychologiques. «D’un point de vue économique également, il est bon de réfléchir à sa succession tôt, pour pouvoir transmettre à la bonne personne et au bon moment», explique la directrice.

Quelque 130 personnes ont assisté à cette rencontre. Pour Charles Cantin, qui possède une entreprise spécialisée dans la tôlerie fine à Domdidier (FR), l’opération est réussie. «A 54 ans, c’est clair, il faut que je pense à ma succession…» Une de ses quatre filles reprendra-t-elle le flambeau? «Elles sont plutôt dans le domaine financier…», répond-il sans en dévoiler davantage.

A partir de 50 ans

Sur la scène, les comédiens ont fait place à quatre entrepreneurs, venus apporter leur témoignage. Guy Bardet a repris en douceur la direction générale du groupe Aimé Pouly (780 collaborateurs en Suisse romande), alors que la famille est restée propriétaire. «Nous avons dû composer des équipes pour reprendre les tâches opérationnelles. Une telle succession ne se fait pas en un jour, elle nécessite de nombreuses étapes, y compris celle de trouver de nouvelles activités pour l’ancien patron», explique le jeune dirigeant.

Pour Pierre-Alain Cardinaux, associé chez Ernst & Young, la prise de conscience est indéniable chez les PME romandes, mais elle dépend encore beaucoup de la typologie de la famille. «Le problème est souvent la valeur émotionnelle, qui dépasse la valeur de marché, estime ce spécialiste. Mon conseil est de toujours intégrer dans la vision de l’entreprise la succession, surtout à partir de 50 ans.»

Pour rester sur le ton décalé de mardi, la CVCI a réalisé une brochure intitulée «7 règles d’or pour saboter sa succession» agrémentée de petites cases BD humoristiques*. «Croire que tu as tout le temps, croire que ton entreprise est une mine d’or, croire qu’après ta vie dans l’entreprise il n’y a plus rien, croire que tu es le seul concerné» figurent parmi les conseils en or pour rater ce passage. Pour approfondir ces thématiques, la Chambre met sur pied des ateliers spécifiques tout au long de l’année.

Créer le déclic, le questionnement, telle était l’ambition de cette rencontre. Pour éviter que le fils, obnubilé par ses nouvelles fonctions et visiblement mal préparé, n’assiste même pas à la fin des funérailles de son papa. «Désolé, je dois m’en aller, l’entreprise ne peut pas tourner sans moi…»

* Disponible sur le site www.cvci.ch