Conjoncture

«Ce serait une mauvaise idée de la part de la BCE d’adopter une politique de resserrement monétaire»

Maurice Obstfeld, chef économiste du Fonds monétaire international, lance un appel aux dirigeants mondiaux à profiter d’une économie mondiale en verve pour réduire les inégalités et promouvoir des politiques d’ouverture. Il donne une conférence jeudi à Genève

Nommé chef économiste du Fonds monétaire international (FMI) en septembre 2015, l’Américain Maurice Obstfeld est l’un des grands spécialistes de l’économie mondiale et des crises financières. Cet ancien conseiller du président américain Barack Obama est un critique des programmes d’austérité dure et prône des mesures pour contrer les inégalités qui, selon lui, résultent tant de la mondialisation que des changements technologiques.

Le Temps: Le FMI vient de publier son rapport Perspectives de l'économie mondiale - Avril 2017. Quels en sont les principaux enseignements?

Maurice Obstfeld: Le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial passera de 3,1% en 2016 à 3,5% cette année et progressera encore en 2018. Cette hausse concerne toutes les régions même si certains pays ne font pas aussi bien que d’autres. Nous devons tout de même relativiser ce climat d’optimisme. D’une part, par rapport à d’autres périodes, la croissance de la productivité est plus faible. D’autre part, il y a des risques liés au resserrement monétaire en cours aux Etats-Unis. Un dollar fort aura des conséquences négatives sur les pays émergents.

Lire aussi: Le FMI met en garde contre le protectionnisme

– Les banques centrales ont joué un rôle crucial pour donner cette impulsion aux économies nationales…

– Oui. Les programmes d’assouplissement monétaire ont aidé. Mais d’autres facteurs comme des taux d’intérêt faibles en ligne avec les objectifs d’inflation ont aussi joué un rôle important. Au Japon et dans une moindre mesure aussi dans la zone euro, les mesures ont aidé à éviter la déflation.

– La Banque centrale européenne (BCE) se trouve apparemment dans un dilemme concernant la poursuite de son programme d’assouplissement monétaire. Est-il trop tôt pour y mettre fin?
– L’inflation de base dans la zone euro est en dessous de son objectif de 2%. Celui-ci ne sera pas atteint avant quelques années. Ce serait une mauvaise idée d’adopter une politique de resserrement monétaire.

– On craignait un atterrissage difficile pour l’économie chinoise…
– Oui, c’est un scénario qu’il ne fallait pas négliger de mi-2015 jusqu'au premier semestre 2016. La croissance était plus faible que prévu. A présent, l’économie chinoise a repris des couleurs. Cela dit, il faut savoir qu’elle ne peut pas compter éternellement sur le crédit excessif, car cela conduit à une baisse de la productivité. En réalité, on ne peut pas exclure un atterrissage difficile dans quelques années. L’économie chinoise pèche aussi par l’opacité dans le mécanisme qui alimente le crédit aux particuliers comme aux entreprises d’Etat.

– Le FMI vient aussi de publier son Rapport sur la stabilité financière 2017. Peut-on dire que nous sommes à l’abri de toute nouvelle crise majeure?
– Absolument pas, même si de nombreux progrès ont été accomplis ces dernières années. Les Etats-Unis, la zone euro et le Royaume-Uni ont mis en œuvre d’ambitieux programmes de réformes. Mais il reste encore du travail. Nous allons dans la bonne direction, notamment dans le cadre des négociations sur Bâle III [concernant le ratio de fonds propres des banques, ndlr]. On peut dire que le système financier est plus solide sans être immunisé contre une nouvelle crise.

– La reprise ne pousserait-elle pas certains dirigeants à ne pas aller jusqu’au bout des réformes en cours?
– Le risque existe et les banques centrales en sont conscientes. Aux Etats-Unis, certains dirigeants parlent déjà de dérégulation.

– La croissance économique est là, mais apparemment tout le monde ne profite pas d’une part du gâteau…
– Les inégalités sont associées à la mondialisation et aux changements technologiques. Elles progressent. Nous ne pouvons pas ignorer cette situation, déjà sur une base éthique. Ces inégalités nuisent à la politique et à l’économie.

– Le populisme qui naît des inégalités conduit des dirigeants à adopter des politiques protectionnistes. Comment y faire face?

– Nous avons observé bon nombre d’actions protectionnistes depuis 2008, et plus de scepticisme, surtout dans les pays développés, quant aux mérites du libre-échange. Il marque aussi la fin de l'organisation politique traditionnelle. Le clivage gauche-droite, c’est du passé. Désormais, c’est l'ouverture contre la fermeture et l’exclusion. Si ce phénomène se poursuit, c'est la coopération multilatérale qui prendra un coup. Les antidotes sont pourtant là: un meilleur niveau d'éducation et de formation, une protection sociale pour les plus vulnérables. Le risque immédiat prend la forme de mesures protectionnistes en matière de commerce.

– Que pourra faire le FMI pour y remédier?

– C’est avant tout à l’Organisation mondiale du commerce et à son mécanisme de règlement de différends qu'incombe la responsabilité de contrer les tentations du protectionnisme. Pour notre part, nous disons aux gouvernements de mettre en place des politiques pour assurer que les avantages de la mondialisation et des changements technologiques soient largement partagés. Les gouvernements doivent profiter de la reprise économique pour promouvoir une politique d’ouverture.


Maurice Obstfeld donne une conférence (en anglais) le jeudi 11 mai 2017 à 18h30 à la Maison de la Paix (The Graduate Institute, Auditorium A1B) à Genève. Thème: The Global economy – Hopes and Fears.

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