Serge Fradkoff nous reçoit dans le salon de son appartement du quartier de Champel à Genève, aux airs d’hôtel particulier. Dans son fauteuil, le maître des lieux se lance dans le récit de sa vie, ou de ses mille vies, devrait-on dire. Une existence faite de rencontres extraordinaires avec les grands de ce monde, comme il aime à le dire, que ce soit des têtes couronnées, des chefs d’Etat, à l’instar du shah d’Iran, de Ferdinand et Imelda Marcos, de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny ou des industriels tels que la famille Agnelli ou Olivetti.

Ce Franco-Russe, né en Tunisie, a illuminé les yeux et fait tourner la tête de centaines de femmes. Non par ses talents de don juan – il est marié avec son actuelle épouse depuis 1976, un amour instantané au premier regard s’émerveille-t-il encore aujourd’hui – mais en sa qualité de diamantaire.

Bridge et dîners mondains

Rien ne prédestinait pourtant ce fils d’un dentiste d’origine russe, qui a fait carrière et élevé ses enfants en Tunisie, à devenir le bras droit de Harry Winston, surnommé «le Napoléon des pierres précieuses». Le bridge jouera un rôle déterminant dans les rencontres qui le mèneront à cette brillante carrière.

«A 16 ans, je jouais au poker avec des notables. J’étais extrêmement doué, mais j’ai arrêté du jour au lendemain pour ne pas mal tourner. Dans un café de Tunis, je me suis mis à suivre une paire qui pratiquait le bridge et me suis piqué au jeu.» Il gagne le championnat de Tunisie par paires. Envoyé par son père à Genève après son baccalauréat, afin de faire connaissance avec sa famille suisse avant d’entrer à l’université à Paris, il s’y établira finalement. «Un cousin m’a conseillé d’y suivre des études commerciales, et je l’ai écouté.»

Après l’obtention de son diplôme, lors d’une partie de bridge, il fait la connaissance de Jacques Timey, ponte de la maison Harry Winston. Sur un coup de bluff, il lui propose ses services. C’est ainsi qu’il fait son entrée dans le fascinant univers des diamants, auquel il ne connaissait rien, mais au sein duquel il se fera très rapidement un nom.

Après quelques mois de formation à Genève, il rejoint la maison mère à New York où il passe une année. De retour dans la Cité de Calvin, il prend rapidement le contrôle des opérations de la firme dans le monde entier, à l’exception de l’Amérique du Nord. Serge Fradkoff possède naturellement les qualités requises pour faire un excellent diamantaire: présence d’esprit, intuition, instinct, empathie. «J’étais le collaborateur le plus proche de Harry Winston et le plus grand vendeur de diamants bruts au monde. J’achetais pour 40 à 50 millions de dollars de pierres par année.»

Intarissable, le diamantaire étaye son récit d’anecdotes et de photos. Il a tenu entre ses mains les plus extraordinaires et les plus rares pierres de la planète, dont sa préférée, le Dona Vivid Pink, un diamant rose pesant 18,18 carats dont la valeur actuelle avoisine les 50 millions de francs. Lorsqu’il évoque Harry Winston, c’est toujours avec une pointe d’émotion perceptible dans la voix. Ce père spirituel, disparu en 1978, voulait faire de lui le directeur général mondial de son empire. Un de ses fils en a voulu autrement et s’est démené pour pousser ce concurrent dans le cœur de son père vers la sortie à peine deux ans après son décès.

Lire aussi: Serge Fradkoff, l’un des plus grands spécialistes du monde en pierres précieuses, interviewé par Roger d’Ivernois dans le «Journal de Genève» du 4 octobre 1975

Nous sommes alors en 1980, et Serge Fradkoff décide de fonder sa propre société à Genève – Serge Fradkoff SA Precious Stones – spécialisée dans le négoce de gemmes de haute qualité. En 2000, réunissant un groupe d’investisseurs autour de lui, il tente d’acheter la maison Harry Winston, mais échoue pour des questions juridiques.

Cinéma, banques et chevaux

Si les diamants occupent une place particulière dans sa vie, le Genevois d’adoption, qui vit aujourd’hui une partie de l’année à Paris, est un touche-à-tout. En 1975, il s’est notamment essayé au cinéma, en produisant L’Arrestation, un film qui obtint le Golden Dove Award (Grand Prix du Festival des Amériques) en 1977 et dont l’acteur principal était Bernard Le Coq.

De 1976 à 1996, Serge Fradkoff a été l’un des principaux actionnaires d’Unigestion, banque privée genevoise dont il détenait 33% du capital. En 1988, il négocie en solo l’achat par Unigestion d’une participation majoritaire dans la quatrième plus grande banque suisse Banca della Svizzera italiana, vendue quelques années plus tard à la Société de banque suisse.

Celui qui était de tous les dîners mondains possédait également une écurie de chevaux de course dans les années 1970-1980 et a notamment élevé des pur-sang.

Point décidé à s’arrêter, Serge Fradkoff, outre son négoce de gemmes, est encore actionnaire majoritaire et président du conseil d’administration d’Active-Advisors SA, une société financière suisse spécialisée en investissements alternatifs. «Je suis toujours très actif», reconnaît l’homme aux mille vies et à la redoutable mémoire.


Profil

1956 Décision de faire des études supérieures en Suisse.

1960 Rejoint la société Harry Winston.

1964 Naissance de son premier enfant. Il en aura quatre en tout, le dernier-né en 1983.

1979 Quitte officiellement la société Harry Winston.

1982 Une de ses montures, Perrault, est élu cheval de l’année sur les pistes en gazon et deuxième meilleur cheval de l’année sur celles en sable, aux Etats-Unis.


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