Economie

Serge, graphiste licencié: «Mon patron préfère réengager quelqu'un plutôt que de me former»

162 000 personnes complètent leur formation chaque année grâce à l'assurance chômage. Pour le plus grand bien des employeurs

Serge* a 42 ans, est marié, père d'un enfant en bas âge. Il a fait son apprentissage de graphiste à la fin des années septante. «A l'époque, se souvient-il, nous n'étions pas formés sur la publication assistée par ordinateur (PAO). Cette technologie en était à ses débuts. Personne ne pensait que la PAO allait prendre tellement d'importance dans les arts graphiques.» Durant les dix ans qui suivent la fin de sa formation, Serge travaille dans trois agences de pub différentes. La PAO? Pas connue. Pourtant, elle commence alors à envahir les ateliers graphiques. Serge s'en rend bien compte. Il demande à son employeur de pouvoir s'y former. Celui-ci refuse, n'en voyant pas la nécessité. Les années passent, vient la crise, la concurrence explose. Dans les arts graphiques, comme ailleurs, on pense dès lors restructuration, rationalisation, modernisation. Le patron de Serge décide alors de créer un poste pour la publication assistée. Que fait-il? «Il me licencie et engage à mi-temps quelqu'un déjà formé à cette technique», se rappelle Serge avec quelque amertume. Fin 1993, Serge est au chômage. Immédiatement, il sollicite l'assurance pour qu'on lui paie un cours de perfectionnement sur PAO. Requête accordée. Serge suit une formation de deux semaines. «Ce n'était pas terrible, parce qu'on nous formait sur PC, alors qu'on n'en utilise quasiment pas dans la PAO. Mais ce cours m'a mis le pied à l'étrier. Je me suis débrouillé ensuite pour me former par moi-même, en faisant des petits boulots à gauche et à droite», raconte-t-il. Mais le marché du travail est devenu très rude. Après avoir envoyé 200 offres d'emploi, Serge n'a toujours rien en vue. Il retrouve pourtant un job dans une petite agence de publicité qui emploie quatre personnes en janvier 1996. Après trois semaines de stage – «non payées», précise-t-il – Serge est engagé. Pour travailler en PAO, bien entendu. Seulement, les conditions de travail («Jusqu'à 60 heures par semaine et très souvent le samedi») et de salaire (4000 francs par mois, sans treizième salaire, à comparer aux 5300 francs, avec treizième, que Serge gagnait avant le chômage) se sont bien dégradées. «Je n'avais pas le choix. Chez ce patron, malgré ces conditions, j'acquérais une expérience en PAO indispensable à mon avenir professionnel. Je le savais bien et lui aussi», explique-t-il aujourd'hui. Depuis, Serge a trouvé une place dans une autre agence. Il travaille, toujours en publication assistée par ordinateur, à de meilleures conditions, quoique nettement inférieures à celles d'avant sa période de chômage. Grâce au perfectionnement professionnel procuré par l'assurance chômage, Serge, comme des dizaines de milliers d'autres personnes, est redevenu intéressant pour les employeurs. Selon l'Office fédéral du développement économique et de l'emploi (OFDE), plus d'un quart des personnes ayant bénéficié des mesures de requalification organisées par l'assurance chômage (162 000 en 1997) retrouvent un travail en relation directe avec la formation suivie (lire l'encadré ci-dessous). En somme, l'assurance fait et paie ce que la formation continue en entreprise n'a pas assumé. C'est en tout cas la crainte d'une étude du Fonds national de la recherche scientifique**, qui écrit: «Les entreprises qui renoncent à une formation interne de bonne qualité et licencient des collaborateurs et collaboratrices parce que ceux-ci ne sont plus correctement qualifiés, au lieu de les qualifier davantage, provoquent ainsi vraisemblablement des coûts sociaux. Les inégalités sur le marché du travail s'aggravent, sous forme d'un déficit de qualification et de chômage de longue durée.» Les employeurs ont-ils désinvesti dans la formation continue du personnel sous l'effet de la crise? «Je ne crois pas qu'on puisse généraliser, répond Martin Wicki, sociologue et coauteur de l'étude du Fonds national. Mais nous avons constaté que les personnes les moins qualifiées n'ont pas suffisamment accès à la formation continue, surtout dans ce qu'on appelle les compétences transversales, c'est-à-dire la capacité de travailler en équipe, de communiquer, de devenir polyvalent.» Directeur à l'Office d'orientation et de formation professionnelle de Genève, Grégoire Evéquoz partage cette analyse: «Il faut situer le problème en fonction de la taille des entreprises. Ce n'est pas la même chose si on a affaire à une multinationale ou à une PME. Notre priorité est de réfléchir sur comment toucher à l'intérieur des entreprises les personnes qui ont le plus besoin de formation. Toutes les enquêtes montrent que ce sont elles qui recourent le moins à la formation continue.» Faute d'études systématiques, il est impossible de répondre avec précision sur l'engagement ou le désengagement des employeurs dans la formation continue. L'Office fédéral de la statistique (OFS) a cependant fait des sondages à ce sujet. Il en ressort que si 28% des salariés effectuaient de la formation continue en étant soutenus d'une manière ou d'une autre (formation pendant les heures de travail, participation financière) par leur employeur en 1993, ils et elles étaient 25% dans ce cas en 1996. La marge d'erreur pouvant atteindre 2%, cette baisse n'est guère significative. Mais l'OFS précise encore que 17% des salariés suivaient en 1993 des mesures de formation continue dans leur propre entreprise ou bien via des cours organisés par leur employeur. Or, ils ne sont plus que 10% trois ans plus tard. Cette fois-ci, la diminution est préoccupante. Est-elle due à l'outsourcing des activités de formation? On n'en sait rien. Reste que cette baisse confirme le résultat d'une enquête de l'Observatoire universitaire de l'emploi de Genève sur les sociétés informatiques, qui relève, elle aussi, un désengagement dans la formation continue. Pourquoi? Parce que les petites firmes ne veulent plus en assumer les coûts alors que le bénéfice risque, pour cause de mobilité professionnelle, de leur échapper au profit d'un concurrent. Dans la cuisine de son appartement trois pièces, Serge reste un moment pensif. «Dans le fond, j'ai eu de la chance. Cette histoire aurait pu mal tourner. Maintenant, je pense à mon avenir. Et je m'aperçois que les technologies du multimédia sont chaque jour plus utilisées. J'ai demandé à mon patron de pouvoir me former dans ce domaine. Il m'a promis d'y penser.»

* Le prénom est fictif.

** «Travail et qualité de la formation dans l'entreprise» Walter Schöni, Martin Wicki,

Elke Tomforde, Karlheinz Sonntag. 1998, Programme national de recherche 33, 44 pages.

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