Les invités

Sergio Ermotti sacrifie le bien commun au profit d’une élite

«La société n’existe pas», disait en son temps Margaret Thatcher. Il en va de même dans l’article dont s’est fendu Sergio Ermotti, directeur général d’UBS, sur la problématique du franc fort (LT du 18.02.2015). Sa Suisse n’est que le siège des entreprises désireuses d’avoir le champ libre, de payer moins d’impôts et de respecter encore moins de réglementations pour améliorer leur rentabilité. Des notions comme la «cohésion sociale» ou la «péréquation» n’ont pas leur place dans son univers.

Cette pensée néolibérale n’est pas nouvelle. Elle a provoqué au niveau mondial une crise financière majeure et des crises en série. En Suisse, elle s’est traduite par des cadeaux fiscaux aux entreprises se chiffrant en milliards, par le laisser-faire dans la réglementation bancaire (avec en prime le sauvetage par l’Etat de la banque de Sergio Ermotti), ainsi que par le chaos sur le marché du travail. La politique néolibérale n’a fait qu’agrandir le fossé social: entre les super-riches et le «reste» de la société, entre la place industrielle et la place financière, entre les artisans et les universitaires, entre la population suisse ou migrante. Résultat: toujours plus de gens se sentent impuissants, privés de droits et inquiets. D’où des réactions souvent hostiles à tout ce qui est étranger, aux plus faibles, à la nouveauté.

Sergio Ermotti et ses pairs sont intarissables sur le «modèle de réussite suisse». Oui, la Suisse est à certains égards un modèle de réussite: on y élabore des produits et des services de grande qualité. On y travaille avec beaucoup d’efficacité. Et nous bénéficions jusqu’ici d’une assez bonne prévoyance vieillesse, grâce à l’AVS notamment.

Or qui est à l’origine de ces acquis, à qui les devons-nous? Sûrement pas à ce grand banquier, qui a empoché 10,7 millions de francs de salaire en 2013. Ce sont les travailleuses et travailleurs qui contribuent à notre prospérité et qui se battent pour nos acquis sociaux. Soit nos quatre millions d’ouvriers et d’employés – dont un million de personnes migrantes – et aussi près d’un million de femmes au foyer, qu’on a trop tendance à oublier. Le modèle de réussite suisse n’existerait pas sans le labeur quotidien de ces individus.

D’où notre réponse à Sergio Ermotti: s’il existe des facteurs de succès propres à la Suisse, il faut les chercher au niveau des relations sociales:– dans la redistribution sociale de haut en bas: dans l’AVS qui, mieux qu’aucun autre acquis social de la Suisse moderne, symbolise la cohésion intergénérationnelle, et dans les filets de protection contre l’exclusion;– dans une politique avisée, soucieuse du plein-emploi dans l’économie réelle au lieu d’être inféodée au capitalisme financier;– dans le rôle important confié aux personnes au bénéfice d’une formation pratique;– dans le partenariat social et ses conventions collectives de travail étendues;– dans le rôle important que peuvent jouer les personnes migrantes;– dans l’effet intégrateur de la démocratie directe, qui consolide la Suisse.

Ces mécanismes de cohésion sociale sont certes imparfaits, et les partisans du néolibéralisme du genre de Sergio Ermotti s’en prennent régulièrement à eux. Pour eux, il s’agit de simples «facteurs de coûts» et d’«obstacles». En réalité, nous devrions renforcer ces mécanismes, qui sont les facteurs décisifs du «modèle de réussite suisse». L’heure est à plus de protection (contre le dumping salarial et le chômage), à davantage de droits (en matière de formation et de participation) et d’égalité des chances.

C’est d’autant plus vrai que la décision catastrophique de la BNS d’abolir le taux plancher du franc nous a mis dans le pétrin. Certains représentants patronaux, Sergio Ermotti en tête, rivalisent de fausses bonnes idées: réduction des coûts et des impôts, baisses de salaires, dérégulation, mesures d’austérité. Or ces solutions illusoires ont toutes un défaut: celui de répercuter les coûts d’une décision en matière de taux de change sur les travailleurs, et pousser un peu plus la Suisse vers la récession. La rétribution en euros des frontaliers est non seulement discriminatoire, elle incite à embaucher cette main-d’œuvre «meilleur marché», fait pression sur l’ensemble des salaires et fausse la concurrence. La cohésion sociale en pâtit. Les baisses de salaires à grande échelle, que d’aucuns exigent dans l’industrie d’exportation et le tourisme, ont pour principal effet d’étouffer la demande intérieure, cette demande même qui a tant aidé la Suisse à sortir indemne de la dernière crise.

Nous devrions prendre le temps de réfléchir à certaines questions fondamentales: Quel pays voulons-nous? Voulons-nous – comme Sergio Ermotti – d’une Suisse qui laisse le champ libre à une minorité privilégiée, avec toujours plus de laissés-pour-compte? Ou préférons-nous un pays où chacun bénéficie de droits et d’une bonne protection sociale, de façon à disposer de bases sociales solides pour relever les défis actuels?

* Coprésidente d’Unia

Des notions comme la «cohésion sociale» ou la «péréquation» n’ont pas leur place dans son univers