Automobile

Sergio Marchionne a révolutionné l’industrie italienne

Décédé mercredi, le stratège a profondément marqué l’économie de la Péninsule. En 14 ans à la tête de Fiat, il a confirmé ses talents de redresseur d’entreprises

«Un silence surréaliste» plombe l’usine de Fiat Chrysler Automobiles (FCA) de Pomigliano d’Arco, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Naples, dans le sud de l’Italie, ce mercredi matin. La nouvelle de la mort du chef vient de se propager à toute vitesse. Elle frappe l’établissement historique où le groupe automobile a souffert sa confrontation syndicale la plus violente, en 2010. Les ouvriers s’arrêtent dix minutes en signe de «proximité et recueillement».

Cet épisode révèle le respect porté à Sergio Marchionne par ses employés, malgré les conflits, quatorze ans après avoir pris la tête de Fiat Chrysler. L’administrateur délégué de FCA est décédé mercredi 25 juillet. Il était hospitalisé dans un hôpital de Zurich, depuis une opération fin juin à une épaule. Le manager italo-canadien a ensuite souffert de «complications inattendues» la semaine dernière. La presse transalpine évoque un sarcome à l’origine de l’opération. L’homme âgé de 66 ans aurait ensuite été victime d’une embolie cérébrale.

Des réformes impensables

L’Italie, en deuil, perd une figure emblématique. «Marchionne a écrit une page importante de l’histoire de l’industrie italienne», écrit «peiné» le président de la République. «Il a su montrer au monde la capacité et la créativité des réalités manufacturières de notre pays», avance encore Sergio Mattarella. Le manager a en effet sauvé une Fiat au bord de la faillite notamment en la projetant sur la scène internationale grâce à la fusion avec Chrysler en 2014. En faisant également évoluer le rapport de l’entreprise avec le patronat et les syndicats, il a profondément bouleversé l’industrie italienne.

Il a par exemple ouvert la voie à des réformes jusqu’alors impensables en Italie, «comme le Jobs Act de Matteo Renzi» pour une plus grande flexibilité de l’emploi, avance Umberto Monarca, professeur d’économie industrielle à l’Université Luiss de Rome. Il a négocié avec les syndicats mais n’a pas épargné le patronat. Il a quitté la Confindustria alors que Fiat était fondateur de cette principale association patronale du pays, jugée trop enfermée dans les frontières nationales. «Il voulait changer la façon de faire du lobbying des entreprises italiennes, poursuit le spécialiste. Il leur a montré qu’il fallait se réformer.»

Epuisé, Sergio Marchionne voulait quitter son poste l’an prochain. Mais son état de santé a imposé au conseil d’administration de FCA d’accélérer ce processus de transition. Il a nommé dimanche Mike Manley, patron de Jeep, pour prendre la succession. Ecrite sur un ton nécrologique, la lettre adressée le même jour aux employés par John Elkann, directeur général d’Exor, la holding de la famille Agnelli, actionnaire majoritaire du groupe automobile, ne laissait place à aucun doute: Marchionne ne reviendrait pas.

Des licenciements d’abord

Son expérience comme directeur général au sein de la société genevoise SGS, entre 2002 et 2004, lui permet de reprendre dans la foulée les rênes de Fiat. Il opère alors une véritable révolution au sein d’une industrie italienne réticente à la globalisation. Le manager commence par des «licenciements», raconte Giuseppe Berta, historien de l’industrie à l’Université Bocconi de Milan. «Mais des licenciements au sommet, parmi les managers qui manquaient à leurs objectifs. Il voulait des dirigeants responsables», avance le professeur, directeur dans les années 90 des archives historiques de Fiat.

Un an plus tard, en 2005, il réalise son premier tour de force. Il réussit à obtenir près d’un milliard et demi de dollars de la part de General Motors pour que le géant de Détroit, aux Etats-Unis, abandonne le rachat de Fiat. Cette direction de Sergio Marchionne lui permet de jouir d’une image positive au sein du groupe italien comme en dehors, qu’il alimente en relançant la mémoire de Fiat: il fait revivre la mythique «Cinquecento», la Fiat 500, dans une version moderne rappelant les lignes de la petite voiture typique de la dolce vita.

L’homme crée un mythe autour de sa personne. Réservé, curieux, de fines lunettes posées sur un nez imposant surmontant un léger sourire, parfois sous une barbe grise, il ne se sépare jamais de ses pulls ou ses polos noirs, pas même quand il rencontre le président américain Barack Obama ou visite une usine avec la chancelière allemande Angela Merkel. Né le 17 juin 1952 à Chieti, dans le centre de l’Italie, il grandit au Canada, où il se diplômera trois fois. Il habitera et travaillera ensuite en Suisse avant d’atterrir à Turin, où se trouve le siège historique de Fiat.

Une usine exemplaire

L’Italo-Canadien est resté très lié à sa famille. Fin juin, il remet une Jeep au corps des carabiniers italien, dans un hommage à son père maréchal. Il s’agit de sa dernière apparition publique, où l’homme est déjà très affaibli. Cette proximité familiale se retrouve aussi dans le monde du travail, avec ses employés, affirme qui l’a connu de près ou de loin.

A Pomigliano d’Arco, en 2010, les ouvriers ont face à eux un homme à la fois sûr de lui et timide, «avec qui les rapports sont difficiles, mais digne de confiance», raconte Marco Bentivogli, secrétaire général du syndicat FIM-CISL, alors négociant des contrats de travail différents dans chaque usine du groupe. Il s’agit d’une autre révolution, Sergio Marchionne voulant dépasser un système national pour que toutes ses usines à travers le monde disposent des mêmes conditions de production.

Dans l’établissement près de Naples, 60% des employés votent lors d’un référendum en faveur des nouvelles conditions de travail. Les pauses passent de 40 à 30 minutes, les augmentations de salaires ne sont plus automatiques, mais liées à l’inflation. Sergio Marchionne est violemment critiqué à travers toute l’Italie. Mais l’usine est décrite aujourd’hui comme exemplaire. Et à l’aube de la disparition du manager, le syndicat se félicite d’avoir «révolutionné ensemble les relations industrielles».


L’ombre de Marchionne plane sur les résultats

Débutée deux heures à peine après l’annonce du décès de Sergio Marchionne, la conférence de presse de résultats de Fiat Chrysler a été marquée mercredi par une minute de silence observée en hommage à l’ancien patron du constructeur italo-américain. Son ombre a largement plané sur la présentation de chiffres inférieurs aux attentes, avec une chute de 35% du bénéfice net au deuxième trimestre. L’action Fiat Chrysler a rapidement perdu plus de 10% à la bourse de Milan, passant sous la barre des 15 euros, après que l’entreprise a revu ses objectifs à la baisse.

Sergio Marchionne aurait-il pris la même décision? La question est revenue à plusieurs reprises lors de la discussion entre les analystes financiers et le nouveau patron, Mike Manley. Pour son deuxième jour de travail au sommet de la hiérarchie, l’ancien responsable de Jeep a dévoilé des chiffres considérés comme mauvais, alors que Fiat Chrysler a publié des résultats record pour 2017 et éliminé sa dette nette industrielle fin juin (elle s’élevait à 7,7 milliards d’euros fin 2014).

«SM» savait que le trimestre serait difficile

Marchionne aurait-il revu à la baisse l’objectif de chiffre d’affaires et de bénéfice avant impôt? a demandé un analyste. Sans aucun doute, a répondu Mike Manley, ajoutant que son prédécesseur «avait mentionné que le deuxième trimestre serait difficile en juin dernier» et que «SM» [Sergio Marchionne, ndlr] savait qu’il faudrait «réexaminer les résultats prévus».

Lire aussi: Gravement malade, Sergio Marchionne cède sa place à la tête de Fiat et Ferrari

Le principal problème de Fiat Chrysler se trouve en Chine, où la demande a chuté au deuxième trimestre, en particulier pour la marque Maserati. Les acheteurs potentiels ont reporté leurs achats, attendant l’entrée en vigueur début juillet d’une baisse des taxes sur les importations.

«Je ressens sa présence»

Autre question entendue: l’avenir de Fiat Chrysler passera-t-il par des rapprochements avec d’autres constructeurs ou des cessions d’actifs, des «deals» dont Sergio Marchionne s’était fait une spécialité? En quatorze ans à la tête du fleuron de l’automobile italien, le désormais ex-patron avait notamment conclu une alliance avec Chrysler en 2009, séparé les activités de camions en 2011 et coté Ferrari à Wall Street en octobre 2015. Réponse de Mike Manley: Fiat Chrysler est suffisamment solide pour atteindre les objectifs du plan stratégique 2018-2022 conçu par Marchionne «en restant indépendant».

La palme de l’émotion est revenue à un analyste américain incapable de poser une question, se limitant à mentionner qu’il «ressentait toujours la présence de Sergio Marchionne», une sorte de «lumière» lors de cette conférence téléphonique. Sébastien Ruche

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