Mario Draghi n’est pas fou. Lorsque, début novembre, il a été demandé au président de la Banque centrale européenne (BCE) si la zone euro était en train de plonger dans la déflation, l’Italien a répondu par la négative. Tout en décidant de baisser les taux de financement en euros à un niveau inédit de 0,25% parce que, selon lui, l’économie des 17 Etats membres était potentiellement «au début d’une période prolongée d’inflation basse».

Dire autre chose eût été suicidaire. Dire que la zone monétaire risquait une paralysie dont le Japon a mis presque vingt ans à se sortir, c’eût été confirmer aux agents économiques européens que les prix seraient plus faibles dans quelques mois, ou quelques années. Mario Draghi aurait précipité le phénomène.

Car la déflation, la vraie, c’est une spirale alimentée par l’attentisme des ménages, qui espèrent voir baisser les prix, avant de dépenser. Ce qui pèse sur la demande domestique, sur la production et les profits des entreprises qui, du coup, n’investissent pas et procèdent à des licenciements. Qui font augmenter le taux de chômage, et baisser le pouvoir d’achat des ménages. Lesquels consomment encore moins.

Ce spectre est arrivé sans coup férir. Il y a peu, un ou deux ans tout au plus, les économistes s’interrogeaient surtout sur les risques inflationnistes qu’étaient susceptibles de provoquer les injections massives de liquidités par les banques centrales, en Europe, aux Etats-Unis ou en Suisse. Cette crainte s’est peu à peu estompée, au fil des publications de l’évolution des prix.

Aujourd’hui – l’inflation européenne en novembre, qui sera publiée vendredi, est la statistique la plus attendue de la semaine –, la menace est d’une autre nature. Fin octobre, l’annonce par Eurostat d’un taux d’inflation annuel de 0,7% en zone euro, a marqué un tournant. Depuis, c’est la déflation qui inquiète quotidiennement. Cité par le Guardian, Dario Perkins, de la société de conseil londonienne Lombard Street, résume le sentiment ambiant: «Si la BCE a raison, et que la situation continue de s’améliorer et que la croissance se profile, l’inflation ne devrait pas plonger dans le négatif. Mais si elle se trompe – et nous pensons que c’est le cas – et que l’économie continue de stagner, alors la déflation deviendra une vraie menace. Et la BCE nous semble disposer de peu d’armes pour la combattre».

Entre-temps, les craintes ont été réalimentées par les chiffres espagnols. Un pays dans lequel les prix ne progressent plus. L’inflation s’est figée à 0%, au mois d’octobre. Avec son taux de chômage de 26% et son programme d’austérité sévère, ce pays est-il le premier contaminé par une épidémie prête à se répandre chez ses voisins?

Pour Antonio Hormigos, un si bas niveau d’inflation ne constitue pas une surprise. Gérant du fonds en actions espagnoles de Mirabaud Asset Management, l’analyste évoque d’abord des motifs particuliers: «La hausse de la TVA, ainsi que de certains prix réglementés, comme celui des taxes universitaires, a soutenu l’inflation l’année dernière. Mais ces effets ont pris fin en 2013.» Autre impact ponctuel, selon lui, les prix des produits alimentaires et du pétrole, qui sont aussi en recul.

Antonio Hormigos ne le nie pas: la cure d’austérité pèse aussi sur les prix, via une demande domestique en souffrance. La hausse du chômage et la baisse des coûts unitaires de travail réduisent le pouvoir d’achat des ménages. Conséquence, selon diverses estimations locales, les salaires espagnols ont baissé de 7 à 12%, entre 2010 et 2012. A noter qu’ils ont aussi légèrement reculé au Portugal. Et baissé de 10% en Grèce.

«A court terme, la consommation en souffre, les prix aussi. Mais à long terme, ces efforts vont payer», reprend l’analyste de Mirabaud. En 2014, la croissance devrait faire son retour en Espagne. A un rythme d’environ 1%. «C’est un sacré saut, comparé au recul de 1,3% de 2013», remarque l’analyste, en soulignant que le chômage marque une inflexion depuis quelques mois. Le taux d’épargne des ménages est resté élevé (11%, ndlr), ce qui devrait leur permettre de consommer un tant soit peu, en dépit d’un accès au crédit très limité, ajoute-t-il.

Si les conditions continuent de s’améliorer, Antonio Hormigos ne s’attend pas, quelques secteurs mis à part, comme l’immobilier, à ce que les prix reculent de manière significative, l’an prochain.

Economiste à la Banque Privée Edmond de Rothschild, Bruno Jacquier estime lui aussi qu’à court terme, la reprise en zone euro permettra d’éviter la déflation. Mais, prévenait-il dans nos colonnes début novembre, «si l’emploi et le crédit aux entreprises ne s’améliorent pas à moyen terme, la zone euro pourrait replonger, et risquer, cette fois, la vraie déflation».

En Espagne, les investissements des entreprises devraient eux aussi progresser, assure Antonio Hormigos. Sitôt que la consolidation sera confirmée. «Elles vont davantage utiliser leurs capacités de production [aujourd’hui à 73,7%, ndlr] , et ont de grands besoins de modernisation de leurs équipements», précise-t-il. L’accès au crédit? «Les besoins de financement des entreprises ne sont pas énormes, répond le spécialiste de Mirabaud. Et si les statistiques montrent une baisse, c’est surtout parce que les banques ne renouvellent pas les hypothèques arrivées à échéance. Elles ne financent presque plus non plus le domaine de la construction. Pour compenser, elles octroient des crédits à d’autres secteurs, et notamment aux PME.»

Quant à la baisse de taux opérée par la BCE, elle est moins importante que le message qu’elle envoie aux agents économiques, conclut Antonio Hormigos. A savoir que «les taux vont rester bas pendant longtemps encore». De quoi influencer positivement le flux des crédits vers l’économie réelle espagnole.

Reste que, malgré son geste récent, la BCE est déjà priée d’en faire davantage. L’OCDE appelle à une «poursuite de l’assouplissement […], si les risques de déflation s’intensifient» en zone euro. Et les économistes sont de plus en plus nombreux à se demander si la Banque centrale ne devrait pas utiliser l’arme ultime: faire payer pour déposer de l’argent auprès d’elle. Actuellement, le taux de ces dépôts est déjà à 0%. S’il devenait négatif, il pourrait décourager les banques à parquer leurs liquidités à Francfort. Et les faire mieux circuler dans l’économie réelle.

La BCE s’est dite «techniquement prête». Mais elle n’a pas dit si l’évolution future des prix exigerait une telle mesure. C’eût été suicidaire.

En Espagne, la hausse du chômage et la baisse des coûts du travail pèsent sur le pouvoir d’achat