Sécurité

«Sicpa accélère l’acquisition d’innovations externes»

Le spécialiste des encres, de l’authentification et de la traçabilité supprime des centaines d’emplois à l’interne. Le groupe vaudois a en revanche investi dans douze start-up romandes pour créer de la valeur. Le responsable des systèmes d’information et de l’innovation du groupe s'en explique

Le discret groupe vaudois Sicpa, qui fête ses 90 ans cette année, se restructure. Le spécialiste des encres de sécurité, de l’authentification et de la traçabilité devrait biffer 150 postes à son siège de Prilly et 500 au niveau global. Le groupe compte actuellement 1000 collaborateurs en Suisse et 3000 sur l’ensemble du globe. Difficile d’obtenir plus de précisions. Un porte-parole de l’entreprise s’est contenté de dire que le plan social, dont la consultation se terminera à la fin juin, ne concerne pas l’activité encres de sécurité mais le secteur traçabilité et authentification.

Sauro Nicli, responsable des systèmes d’information et de l’innovation du groupe vaudois, refuse de s’exprimer sur la restructuration en cours mais a accepté de lever une partie du voile en ce qui concerne la stratégie de l’entreprise.

Le Temps: Votre métier subit des chamboulements. Votre groupe a déjà connu d’autres plans de restructuration. Qu’en dites-vous?

Sauro Nicli: Les effectifs devraient s’adapter aux besoins des marchés et à la recherche de l’efficacité. Nous disposons de beaucoup de ressources en interne mais il est parfois plus judicieux d’externaliser.

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– Sicpa semble rechercher à l’externe des compétences que le groupe ne possède pas à l’interne. Le nom de votre entreprise est de plus en plus souvent associé à des start-up de la région. Pourquoi ces investissements?

– Depuis 2014, nous accélérons l’acquisition d’innovations externes en nous intéressant notamment aux start-up. Nous devons nous ouvrir et aller dans cette mouvance pour proposer à nos clients des solutions innovantes et des services fiables, sécurisés et technologiquement à la pointe dans les domaines de l’identification, de l’authentification, de la traçabilité et de l’intégrité. Aujourd’hui, tout le monde fait appel à des solutions numériques, or la sécurité y est largement insuffisante. Les failles sont nombreuses. Nous recherchons des solutions de sécurité de tout type, notamment des solutions matérielles permettant d’accroître la sécurité du monde numérique.

– Dans combien de sociétés avez-vous investi?

– Dans une douzaine en Suisse car le terreau y est très fertile. Nous identifions les technologies les plus pertinentes et complémentaires à nos activités ou à celles des start-up dans lesquelles nous avons déjà investi. En cas d’intérêt, nous prenons une participation dans le capital de ces jeunes sociétés, à raison de moins de 10%. Nous les aidons à industrialiser leur solution et les mettons en contact avec notre département de recherche et développement qui comprend environ 150 personnes. Ensemble, nous développons la technologie vers d’autres applications et visons son industrialisation. Notre but n’est pas de réaliser des opérations financières.

– Pouvez-vous nous donner quelques exemples?

– Il y a, par exemple, Geosatis, établie au Noirmont (JU) et à Lausanne. L’entreprise développe des objets connectés sécurisés, à l’exemple de bracelets de surveillance électronique, permettant de géolocaliser des personnes. Des alertes immédiates sont déclenchées si le logiciel reconnaît une situation suspecte ou une modification risquée du comportement. L’entreprise maîtrise des techniques de miniaturisation que nous ne possédions pas en interne. Leur technologie pourra par exemple être utilisée par Arviem, une autre société dans laquelle nous investissons et qui développe des boîtiers électroniques destinés à sécuriser des cargos à risque. Nous voulons faire travailler ensemble les start-up pour créer de la valeur.

– Vous avez aussi récemment investi dans la start-up lausannoise Olympe. Sa technologie permet de créer un site web ou une application pour smartphone ou tablette en quelques clics. Pourquoi ce choix?

– Olympe a développé une plateforme unique qui facilite et raccourcit le processus de développement d’applications. Ce type de service sera, par exemple, utile à des inspecteurs qui travaillent sur le terrain pour différents gouvernements. La technologie pourra aussi être utile à Biowatch, une start-up romande qui développe un système biométrique de reconnaissance des veines du poignet, sans code ni mot de passe, qui pourra s’intégrer aux bracelets des montres. Des complémentarités sont envisageables avec OneVisage, une autre start-up. Elle a développé une solution logicielle d’authentification biométrique basée sur le visage, préalablement modélisé en trois dimensions qui fonctionne simplement sur un smartphone ou une tablette.

– Avez-vous un budget dédié à cette activité de financement de start-up?

– Non. Nous investissons en fonction des opportunités. Une équipe de près de trois personnes est chargée de vérifier le potentiel et valider l’attrait pour Sicpa des start-up identifiées.

– Ces diversifications annoncent-elles la fin du cash et des billets de banque?

– Les encres et l’authentification représentent un tiers de nos activités. Cette activité est en croissance. Le paiement en liquidité continuera de jouer un rôle essentiel. C’est loin d’être fini. Rappelons que beaucoup de personnes, à travers la planète, n’utilisent pas le système bancaire et ne peuvent pas payer avec une carte de crédit ou sont, à juste titre, sensibles à la cybercriminalité. Cependant, il est vrai qu’il y a une accélération de la technologie dans plusieurs domaines. Nous devons poursuivre notre mission dans le monde du billet de banque et embrasser les opportunités offertes par les nouvelles technologies.

– Votre groupe pèserait entre 1 à 1,5 milliard de francs de chiffre d’affaires. Pouvez-vous être plus précis?

– Non, l’entreprise est familiale. Le chiffre d’affaires est confidentiel.

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– Pourquoi tant de discrétion?

– Nous développons des solutions de sécurité. Nous travaillons avec de nombreux gouvernements et autorités gouvernementales, sur les cinq continents. Il est essentiel de garder nos secrets de fabrication pour que chaque client, utilisateur de nos solutions de sécurité, se sente protégé. Nos contrats dépendent de notre discrétion et de notre intégrité.

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– Certains vous reprochent d’arracher les contrats avec des méthodes douteuses. Que répondez-vous?

– Nos solutions visent à rendre le monde plus sûr pour ses citoyens, notamment en réduisant les risques de fraude et la contrefaçon. Nous sommes donc souvent confrontés à des tiers qui profitaient de l’absence de système de contrôle. Si les industriels respectueux des législations en vigueur se félicitent en général du rétablissement d’une saine concurrence, la mise en œuvre de nos solutions se heurte donc parfois à des campagnes de désinformation, orchestrées par des intérêts industriels et financiers, qui prennent parfois la forme de blogs, souvent anonymes ou plus rarement d’articles. Nous devons vivre avec ces «fake news», marque de notre époque.

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