Xiamen, au sud-ouest de Shanghai n’était qu’une brève étape sur la route chinoise de la délégation suisse et de Johann Schneider-Ammann, la semaine dernière. Mais l’évidente surcapacité d’infrastructures (ponts, ports, routes, immeubles) dont souffre cette cité portuaire et balnéaire de 3,5 millions d’habitants illustre bien la situation dans laquelle se trouvent nombre de provinces, selon le conseiller fédéral, habitué des voyages en Chine.

Alors que la santé économique du pays est au centre des attentions, que le reste du monde lutte contre la récession et compte beaucoup sur la Chine pour sortir de ce mauvais pas, les chiffres du produit intérieur brut (PIB) pour le deuxième trimestre, publiés (+7,6%) vendredi dernier, ont laissé une impression mitigée. C’est honorable mais c’est un plus bas depuis 2009. Telles ont été les réactions en Occident.

Est-ce grave? En Chine – et ailleurs – ils ne sont pas rares, ceux qui considèrent que la réalité est même un peu inférieure, que le PIB avance plutôt de 5% ou 6%. «Il y a un vrai manque de transparence, confirme le patron local d’une société financière suisse basée à Pékin. Si elles sont trafiquées? Disons que dans les périodes volatiles, c’est un avantage de pouvoir les arranger…» Des preuves? Non. Mais de fortes présomptions. En 2010, la publication par WikiLeaks de documents diplomatiques américains datés de 2007 révélait que les statistiques sont «fabriquées» et qu’elles servent juste de «référence», dixit Li Kequiang, le très probable successeur de Wen Jiabao au poste de premier ministre.

La croissance donc. Question délicate. Pour absorber l’arrivée de 25 millions de personnes sur le marché du travail en 2012, l’équation est admise par tous, l’économie doit progresser d’au moins 7,5%. Comment faire, dans un contexte économique global pour le moins perturbé?

«La priorité, c’est la croissance», a martelé Wen Jiabao, la semaine dernière devant un panel d’économistes, à Pékin. Le premier ministre continue de miser, «par-dessus tout», sur les investissements dans les infrastructures, l’industrie et les nouvelles technologies.

Officiellement, l’inflation se situe à 2,2%. Le plus bas niveau depuis deux ans et demi. De quoi laisser au gouvernement toute latitude pour poursuivre ses mesures de relance, estime le China Daily. Mais attention, préviennent des économistes, dont Louis Kuijs, ancien de la Banque mondiale: «Chaque fois que le besoin de relance se fait sentir, on recourt à de grands investissements. Cela peut fonctionner, à condition de l’accompagner de vraies réformes. Ce qui n’est pas vraiment le cas», dit-il dans le Financial Times.

Car les effets de cette politique sont déjà visibles. Et pas uniquement à Xiamen. La suroffre menace. «Après la bulle immobilière, voici la bulle industrielle», lance un consultant installé à Pékin. En chiffres, l’indice des prix à la production (PPI), le baromètre des prix de ventes en gros, a baissé de 2,1% en une année. Ce n’était pas arrivé depuis la période post-crise des «subprime».

Un exemple. Les rumeurs de reprise par China Ming Yang Wind du groupe danois Vestas, numéro un mondial de la conception d’éoliennes, la semaine dernière. L’affaire semble close mais elle a provoqué des remous, car aux yeux des initiés, ce marché, saturé, a besoin d’une pause pour se réorganiser, se consolider.

«La Chine a décidé de produire des éoliennes à tout prix. Même si ce n’est pas rentable», déplore un entrepreneur suisse, sous-traitant de l’industrie énergétique et membre de la délégation suisse présente en Chine. Cette année, les revenus de China Ming Yang Wind, cotée à New York, ont chuté de 70%. «Il y a probablement beaucoup d’entreprises publiques qui ne sont pas rentables, mais il est impossible de le savoir», ajoute le consultant de Pékin, alors que le nombre de faillites de sociétés se multiplie.

S’il doute de leur capacité à réaliser des bénéfices, c’est parce qu’en même temps, et même si les chiffres officiels ne le montrent pas, les prix, et donc leurs coûts, augmentent. «Ne vous y trompez pas! La Chine n’est plus un pays de production à bas coûts», assène Roland Decorvet, directeur de Nestlé Chine.

Sur place, les témoignages convergent: dans les régions de Shanghai et Pékin, les prix progressent de 10 à 20% par an, pour les produits alimentaires, les salaires et les loyers. Les entreprises confirment. Selon le sondage de la chambre de commerce européenne à Pékin, plus de la moitié des entreprises sont préoccupées par l’effet de la hausse des salaires sur leurs affaires. En plus, elles peinent à retenir le personnel qualifié local. Là aussi, la moitié d’entre elles déclarent qu’en termes de rémunérations, les attentes sont trop élevées. Elles n’étaient que 21% à le signaler en 2011.

De l’autre côté du miroir, sur la base de diverses projections, Nicolas Musy souligne que le nombre de foyers urbains disposant d’un revenu annuel compris entre 16 000 et 34 000 dollars devrait passer de 6% (en 2000) à 51% en 2020. Ainsi la Chine «offre le grand marché de consommation que tout le monde espérait», selon le directeur du Swiss Center Shanghai.

Quid du grand virage prévu dans le plan quinquennal pour la période 2011-2015, qui voudrait que l’économie repose davantage sur la consommation intérieure et moins sur les exportations? «Depuis qu’elle s’est ouverte au monde, la Chine a toujours pu compter sur la demande extérieure, ce n’est plus le cas. Et elle le sait», expose un économiste basé dans la capitale.

Certains s’attendent à ce que la transition s’accélère seulement lorsque la classe dirigeante du Parti communiste aura été renouvelée, début 2013. Outre les grands pontes du Parti, plus de la moitié de l’assemblée populaire devrait avoir changé de visage, l’an prochain.

Un autre entrepreneur suisse, habitué des séjours en Chine depuis vingt ans, n’a aucun doute sur l’issue de la transition structurelle tant attendue: «Quand le gouvernement se fixe un objectif, il va jusqu’au bout. Peu importe tout ce qu’il peut se passer entre les deux.»

A Xiamen pour l’instant, c’est surtout le rien qui prédomine.

«Ne vous y trompez pas! La Chine n’est plus un pays de production à bas coûts»