Les larmes ont ému ou irrité. Aux Etats-Unis, le sempiternel débat sur les armes à feu n’a peut-être jamais autant divisé. Quand le 5 janvier Barack Obama laisse échapper quelques larmes devant les caméras, le pays se déchire. Pourtant le même jour en présentant son plan d’encadrement de l’accès aux armes à feu, le président a défendu une réforme capable sur le papier de rassembler les deux camps: le développement technologique et financier des revolvers intelligents.

«Si un enfant n’a pas le droit d’ouvrir une boîte d’aspirines, il ne devrait pas non plus pouvoir appuyer sur une gâchette», réclamait alors l’ennemi politique numéro un des pro-armes. Pour le chef de l’exécutif, il est temps pour l’Etat fédéral de soutenir le marché encore embryonnaire des «smart guns». Selon une récente étude du gouvernement, 8% des presque 2000 morts accidentelles de 2015 auraient pu être évitées grâce à un système de verrouillage par identification.

L’exhortation présidentielle «a remis en avant le potentiel du marché des pistolets intelligents et va inciter la Silicon Valley à développer des solutions technologiques», estime Margot Hirsch, présidente de la Smart Tech Challenges Foundation (STCF), créée en 2013 pour promouvoir des nouvelles solutions technologiques dans le verrouillage et l’identification des armes à feu. Crédibilisé par la Maison-Blanche comme «finalement un moyen de fabriquer un produit plus sûr pour le consommateur», résume l’expert universitaire en santé publique Stephen Teret, ce marché en quête de financement et de porte-étendard commercial compte sur la Silicon Valley pour sortir de son anonymat.

Deux ans après, où en est «l’iPhone» de l’arme à feu?

Il y a trois ans, l’investisseur Ron Conway et l’entrepreneur en série Jim Pitkow pensaient flairer le bon filon. Le secteur souffrait d’un échec systématique de capitalisation et d’innovation, ils disposaient des fonds et du savoir-faire pour instaurer un début de dynamique. Leur ambition? Créer «l’iPhone» de l’arme à feu. Le duo permet le lancement de la Smart Tech Challenges Foundation et en janvier 2014 alimente un fond spécial, le Smart Tech Challenge For Firearms. L’argent permettra le financement de 15 projets innovants.

«Il s’agissait de financer à la fois la recherche et le développement, l’application d’une technologie utilisable par le propriétaire de l’arme et la fabrication d’un prototype. Les trois bourses étaient de 10 000, 50 000 et 100 000 francs, nous explique Margot Hirsch. Plusieurs des innovateurs que nous avons financés sont prêts à passer à la prochaine étape, qui est la recherche de capitaux permettant la création de l’entreprise qui commercialisera la technologie.»

Pas d’investisseurs, pas de marché

Dans le paysage encore expérimental des pistolets intelligents, des parangons attendent donc impatiemment de capitaliser les retombées médiatiques offertes par le million de francs de la Smart Tech Challenges Foundation. Qui sont-ils? iGun Technology Corp de Johathan Mossberg, créateur du fusil intelligent le plus avancé du monde dixit le «New York Times», activable uniquement par l’anneau à jeton porté par son propriétaire; Safe Gun Technology, qui a terminé un prototype opérationnel de déclenchement par empreinte des doigts, et Sentinl, dont le très médiatique créateur Omer Kiyani s’apprête à commercialiser sa gâchette sécurisée par empreinte digitale via une campagne de financement participatif. Le jeune Kai Kloepfer, 18 ans, cherche lui aussi des financements en «crowdfunding» pour achever le développement de sa serrure par empreinte de la paume.

Quelle est maintenant la prochaine étape pour ce marché qui n’en est pas encore vraiment un? «C’est la question à un million de francs», rétorque Jonathan Mossberg. «Après la contribution initiale de Ron Conway, nous nous sommes surtout attachés à mieux faire connaître les technologies et convaincre de leur potentiel en retour sur investissement. Il fallait aussi démontrer les possibilités de commercialisation. Nous avons maintenant besoin d’investisseurs», confie Margot Hirsch. En filigrane elle avoue donc que la STCF n’a plus les fonds en caisse pour servir de levier financier.

Un revolver intelligent reste un revolver

Si la NRA (National Rifle Association) a officiellement déclaré qu’elle n’était pas opposée à cette technologie, Jim Pitkow résume le principal obstacle à sa démocratisation: «Si vous êtes un investisseur, voulez-vous financer un revolver plus intelligent et capable de sauver des vies, mais qui reste quand même un revolver?» Parce que son produit est justement une arme à feu, Omer Kiyani n’a pas été en mesure d’assurer la démonstration de son cadenas biométrique à 319 francs le mois dernier pendant le CES de Las Vegas, la grand-messe annuelle mondiale de la high-tech. Comme quasi tous ses autres comparses inventeurs, Omer Kiyani est membre de la NRA et propriétaire d’un pistolet. «Mais la violence par armes à feu est un problème, je veux contribuer à le résoudre», précise-t-il.

«Le marché existe et une récente étude conjointe réalisée par trois universités, dont Harvard, en atteste: 65% des sondés assurent être intéressés par une arme à feu qui ne pourra jamais se retrouver dans des mauvaises mains. Nous pensons sincèrement que cette technologie peut empêcher des morts, surtout parmi les enfants et les adolescents», plaide Margot Hirsch.