égalité

Comment la Silicon Valley est devenue hostile aux femmes

Un livre, «Brotopia», a fait sensation ces derniers mois en révélant le machisme du secteur tech, qui manque encore largement de diversité – qu’il s’agisse de genres ou de minorités

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Côté pile, la tech représente le secteur rêvé: hauts salaires, chômage faible, voire inexistant, métiers intéressants, flexibilité dans les horaires et le lieu de travail. C’est cette expérience idyllique que fait Emma¹. Cadre dans une «licorne» californienne – ces sociétés dont la valorisation atteint plus de 1 milliard de dollars –, elle dispose de tous les soutiens qu’on peut imaginer et même plus, y compris une nanny pour s’occuper de sa fille et qui voyage avec elles lors de déplacements professionnels. «C’est fantastique, mais je sais que l’entreprise pour laquelle je travaille est spéciale», prévient-elle.

Le harcèlement et la discrimination normalisés 

Soyons clairs, c’est une exception. Car, côté face, cela peut aussi ressembler à un cauchemar, comme l’a raconté Emily Chang dans son livre Brotopia², sur la culture machiste de la Silicon Valley. Cette journaliste et présentatrice spécialisée dans la tech à Bloomberg décrit avec une multitude d’exemples et de témoignages un secteur où le harcèlement et la discrimination sont aussi normalisés qu’effarants. Publié cette année et devenu un best-seller quasi instantanément, l’ouvrage a secoué toute la Silicon Valley, en même temps que son propre #MeToo apparaissait: entre les investisseurs qui abusent de leur pouvoir, les cultures d’entreprises toxiques pour les femmes comme celle d’Uber, les exemples ne manquent pas.

Directrice générale de Webscale, une start-up spécialisée dans l’infrastructure internet pour l’e-commerce basée à Mountain View, Sonal Puri reconnaît avoir entendu des témoignages de sexisme flagrant. Elle dit n’en avoir pas subi elle-même. Elle estime que toute femme a «le droit de se sentir en sécurité», mais elle s’est aussi largement adaptée pour éviter tout problème: «Quand vous dirigez une entreprise, vous êtes invitée constamment à des événements. Il faut y aller, mais surtout, ne pas rester trop longtemps», explique-t-elle. Comprendre: ne pas s’éterniser quand le taux d’alcool de certains participants commence à augmenter dangereusement.

Femmes trop rares

Pour en arriver à de tels dérapages, le problème est d’abord statistique. Selon des chiffres cités par Emily Chang, dans la tech américaine, 25% des emplois informatiques reviennent aujourd’hui à des femmes, contre 36% en 1991. Cela vaut pour les start-up comme pour les géants de la tech. En 2017, Google recensait 31% de collaboratrices dans ses bureaux, dont seulement 20% pour les jobs liés à la programmation. Facebook ne s’en sort pas mieux: les femmes occupent 35% des postes, mais 19% lorsqu’il s’agit de programmer. Les Afro-Américaines sont encore plus rares (3% des emplois dans l’informatique), sans parler des Américaines d’origine latine (1%). Et plus on monte dans la hiérarchie, plus les femmes deviennent évanescentes.

C’est l’une des industries où elles jettent l’éponge le plus rapidement. Elles abandonnent à un rythme plus de deux fois plus élevé que les hommes, souligne Alaina Percival, directrice générale de Women Who Code, la plus grande communauté d’informaticiennes. Les raisons sont multiples: sexisme flagrant ou biais inconscients, sous-représentation des femmes qui font qu’elles n’arrivent pas à se sentir comme appartenant à cette industrie (cela vaut aussi pour les minorités), cite-elle. «Il s’agit souvent de petites choses qui s’additionnent jusqu’à ce que la coupe soit pleine. Prise isolément, la raison pour laquelle une femme quitte ce secteur peut sembler dérisoire. Mais elle s’ajoute souvent à une quantité d’autres problèmes», poursuit cette programmatrice sur le tard. A commencer par les inégalités salariales qui persistent et les difficultés d’être promues: les femmes reçoivent une promotion en moyenne tous les trois ans, contre deux pour les hommes.

Emma a beau être privilégiée, elle n’en pense pas moins que le secteur doit faire des efforts pour compenser son manque criant de diversité. Pour elle, cela passe par des formes de discrimination positive, comme les quotas, pour diversifier les profils des employés de la tech. A ce titre, elle salue la décision prise dimanche par le gouverneur de Californie d’obliger les sociétés cotées en bourse à compter un certain nombre de femmes dans leur conseil d’administration (lire ci-dessous).

Métier «de femmes»

Pourtant, l’histoire aurait pu être différente. Elle a même commencé à l’inverse. Les pionniers du code sont, pour beaucoup, des pionnières. Pendant la Seconde Guerre mondiale, puis jusque dans les années 1960, ce sont les femmes qui programmaient. Cette spécialisation était considérée comme un métier féminin, entendez par là avec la connotation négative d’un travail répétitif qui ne demande pas de capacités intellectuelles démesurées. C’était bien avant que l’informatique ne devienne cool.

En 1984, le secteur atteint son pic de l’égalité: 40% des diplômes aux Etats-Unis en sciences informatiques reviennent à des femmes, contre 22% aujourd’hui. Entre-temps, le mythe du geek ou du nerd a fait des ravages. Deux psychologues mandatés pour analyser les qualités requises pour être un bon informaticien déterminent, entre autres, que plus le candidat est antisocial et obsédé par une seule chose – le code –, meilleur il sera et ils trouvent majoritairement des hommes pour répondre à cette description qui sera appliquée à l’industrie. Ces critères douteux – qui ne sont basés sur aucune recherche solide et n’ont jamais démontrés – pénètrent l’inconscient collectif pour ne plus en ressortir. Petit à petit, les ordinateurs deviennent des jouets de garçons jusqu’à ce que les filles soient évincées de la discipline.

Question éthique

Or, c’est une question éthique – les femmes représentent la moitié de l’humanité – mais pas seulement. Toutes les études académiques montrent que les équipes mixtes sont plus performantes. En outre, la tech manque chroniquement de main-d’œuvre. Mais, surtout, un meilleur équilibre est capital dans un secteur qui prend toujours plus d’importance. «Si l’on n’intègre pas les femmes dans la réflexion, on va se retrouver comme lors de la création des airbags. Conçus par des hommes pour des gabarits d’homme, ils ne convenaient pas aux femmes. Pire, ils en ont tué avant que l’industrie automobile ne rectifie le tir», prévient Alaina Percival.

Des robots à l’intelligence artificielle, la technologie, qui va déterminer notre avenir, risque d’être aussi inégalitaire que les entreprises qui les fabriquent

«Quand vous écrivez une ligne de code, vous affectez beaucoup de gens», soulignait Sheryl Sandberg, directrice opérationnelle de Facebook, qui s’engage beaucoup pour l’égalité et a écrit En avant toutes. Les femmes, le travail et le pouvoir en 2013. En réalité, le mal a déjà été fait, souligne encore Emily Chang, à travers les jeux vidéo violents et sexistes, le harcèlement subi par les femmes sur les réseaux sociaux contre lequel (pratiquement) rien n’est fait, etc. Autre exemple? Jusqu’en 2016, si vous disiez à Siri ou à un autre assistant numérique que vous étiez en train de faire une crise cardiaque, elle vous donnait des instructions; si vous lui disiez que vous étiez en train de vous faire violer ou frapper par votre mari, elle vous disait: «Je ne comprends pas de quoi il s’agit.» Des robots à l’intelligence artificielle, la technologie, qui va déterminer notre avenir, risque d’être aussi inégalitaire que les entreprises qui les fabriquent. En outre, ajoute Alaina Percival, «toute l’économie est en train de devenir technologique, il ne s’agit plus d’un petit secteur».

Les exemples à suivre

Certains en ont pris conscience. La Silicon Valley a dû regarder vers la Chine: Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, en a fait le ciment de sa réussite. Près de 49% des employés du géant de l’e-commerce sont des employées et 37% du management est représenté par des femmes. «Ce n’est pas fait exprès. Je pense qu’elles sont excellentes pour nous aider à croître», a-t-il expliqué lors du dernier Forum de Davos (WEF) en janvier. Les start-up comptant au moins une femme dans leur équipe de fondateurs offrent aussi des rendements supérieurs, selon une étude réalisée par le fonds d’investissement First Round Capital.

De même, Salesforce en a fait l’un de ses credo. Il y a trois ans, son directeur, Marc Benioff, est interpellé par l’une de ses proches collaboratrices qui estime qu’il existe un écart problématique dans les salaires. Le fondateur du spécialiste de logiciels pour la gestion des relations clients n’y croit pas mais accepte de faire le test. Il aboutit à ce que la firme dépense 3 millions de dollars pour compenser l’écart qui s’était effectivement créé.

Nous continuons à observer l’évolution de près, en particulier lors d’acquisitions d’entreprises, car il faut faire attention à ne pas reproduire les mauvaises habitudes du passé

Linda Aiello, Senior Vice President, International Employee Success

Depuis, Salesforce a renouvelé l’exercice deux fois, allongeant finalement 8,7 millions pour combler les inégalités parmi ses 32 000 employés, raconte Linda Aiello, Senior Vice President, International Employee Success. «Nous continuons à observer l’évolution de près, en particulier lors d’acquisitions d’entreprises, car il faut faire attention à ne pas reproduire les mauvaises habitudes du passé», poursuit-elle. En outre, lors d’un entretien d’embauche, plus aucune question n’est posée sur le niveau de salaire: cela évite qu’une employée sous-payée ne continue à l’être. L’entreprise impose également à tous ses cadres des programmes sur l’égalité et sur la lutte contre le harcèlement. Au point que Salesforce reçoit des visites d’autres sociétés qui veulent s’inspirer de ses méthodes et qu’elle organise même des ateliers.

D’autres ont conscience qu’elles doivent s’améliorer. «Des entreprises viennent nous voir pour savoir comment apparaître plus attrayant pour les femmes et nous les aidons, se réjouit Alaina Percival. Malheureusement, elles cherchent souvent des solutions à court terme et ne veulent pas s’investir vraiment pour changer les choses, même si elles en bénéficieraient.»

1) Prénom d’emprunt

2) Brotopia: Breaking Up the Boys' Club of Silicon Valley, Emily Chang, Penguin Random House, février 2018


Pas de conseil d’administration sans femme

C’est fini. Les entreprises californiennes qui ne comptent pas de femmes dans leur conseil d’administration devront se mettre à jour. Dimanche dernier, le gouverneur de l’Etat, le démocrate Jerry Brown, a signé le projet de loi imposant aux sociétés cotées en bourse d’avoir au moins une femme administratrice d’ici à la fin de l’année prochaine. D’ici à juillet 2021, il faudra même deux femmes pour les conseils à cinq membres et trois s’il y a six administrateurs ou plus. C’est une première aux Etats-Unis.

«Au vu de tous les privilèges dont ont déjà bénéficié les entreprises depuis si longtemps, il est plus que temps que les conseils intègrent les personnes qui constituent la moitié de la population en Amérique», a écrit le gouverneur démocrate cité par le Los Angeles Times.

Jerry Brown a dit avoir conscience que cette loi peut se heurter à des obstacles pour sa mise en œuvre, notamment le fait qu’elle pourrait être critiquée comme créant une discrimination, même si elle est positive. Les milieux d’affaires ont d’ailleurs milité contre. «Il y a eu beaucoup d’objections à cette loi et des inquiétudes légales ont été soulevées, a-t-il admis. Je ne minimise pas les défauts potentiels, qui pourraient s’avérer fatals à la mise en œuvre. Cependant, les récents événements à Washington D.C. – et au-delà – montrent clairement que beaucoup ne comprennent pas le message.» Par ces mots, l’élu démocrate faisait référence à la nomination de Brett Kavanaugh comme juge à la Cour suprême, par ailleurs accusé d’agression sexuelle par plusieurs femmes.

Amendes de 100 000 dollars

Parmi les leaders de la tech, Facebook compte deux femmes dans son conseil, Apple quatre et Alphabet, la maison mère de Google, trois. Un peu moins de 400 entreprises californiennes cotées en bourse et figurant dans l’indice Russell 3000 des grandes capitalisations américaines disposent de conseils d’administration 100% masculins, selon une étude d’Annalisa Barrett, professeure de finance à l’Université de San Diego, citée par le Los Angeles Times. A cela s’ajoutent encore quelques centaines de sociétés, estime-t-elle. Les entreprises qui ne se plieront pas à la nouvelle législation dans les délais risquent des amendes de 100 000 dollars la première fois, puis de 300 000 dollars pour les suivantes.

Dans un autre registre, la loi californienne impose également à toutes les entreprises d’au moins 50 employés qu’elles envoient leurs cadres suivre une formation de deux heures tous les deux ans sur le harcèlement sexuel. Depuis janvier, le cours a été étendu aux discriminations basées sur l’identité et l’expression du genre, de même que l’orientation sexuelle.

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