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La Silicon Valley fascine toujours les universités suisses

Les chercheurs suisses ont de nombreux liens avec les institutions et entreprises de la région de San Francisco. Leurs relations ont mûri, ils ne cherchent plus à tout prix à y migrer

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Quand Nicholas Niggli, nouvel ambassadeur de l’économie genevoise, parle à l’automne dernier de ses objectifs, il lance: «Genève doit régater avec la Silicon Valley.» Lorsque Ignazio Cassis s’exprime sur la place de la Genève internationale, il explique: «Nous n’avons peut-être pas la Silicon Valley, mais nous avons l’EPFL et l’Université de Genève.»

Je vois beaucoup de nos diplômés partir, et j’espère qu’ils reviendront forts de cette expérience pour la partager avec nous

Martin Vetterli, président de l'EPFL

On peut multiplier les exemples. Depuis deux décennies au moins, la vallée du sud de San Francisco fait office de référence, de modèle, de fantasme aussi. Les responsables politiques comme ceux des hautes écoles suisses y succombent, mais la relation avec le berceau de Google se fait sans doute plus rationnelle. Et les concurrences croissent.

Président de l’EPFL, Martin Vetterli affirme que «oui, San Francisco et la vallée font toujours rêver. Je vois beaucoup de nos diplômés partir, et j’espère qu’ils reviendront forts de cette expérience pour la partager avec nous.» Il mentionne le caractère de «moteur de l’innovation technologique» de la région, «dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, mais bien au-delà: pensez à l’innovation dans le secteur de la mobilité, avec les voitures autonomes, Uber, etc.».

Récemment, Swissnex, l’antenne scientifique suisse à San Francisco, a conclu un accord avec l’EPFL pour accueillir dans la cité californienne des étudiants qui ont un projet de start-up, en lien avec le parc de l’innovation de l’école.

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Vingt à trente boursiers

Peu ou prou, toutes les universités suisses ont un lien avec l’une ou l’autre des institutions de la vallée et de la ville. Les responsables mentionnent avec admiration les trois principales universités de la zone, Stanford ainsi que les sites de l’Université de Californie (UC) à Berkeley et San Francisco – cette dernière, moins connue, brille dans le secteur médical, ce qui intéresse de nombreux Suisses. La région accueille en permanence 20 à 30 boursiers du Fonds national de la recherche scientifique.

Mauro Moruzzi, responsable des affaires internationales au Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation, indique que «Swissnex San Francisco reçoit beaucoup de demandes de caractères très divers de la part des universités suisses. Les chercheurs visitent la ville dans le cadre de conférences ou pour rencontrer leurs collègues travaillant dans l’un des nombreux centres de recherche de la région, qu’il s’agisse de Stanford, UC Berkeley et UC San Francisco, ou d’autres laboratoires publics et privés.»

A ses yeux, «la Silicon Valley reste sans aucun doute une source d’inspiration extraordinaire et un modèle à considérer pour les universités suisses et leurs spin-off». Sans qu’il faille s’y installer pour autant: «Dans un monde de l’innovation de plus en plus multipolaire, où l’on travaille de manière toujours plus décentralisée entre différents pays, la question n’est pas d’immigrer dans la Silicon Valley. Il s’agit plus souvent d’y entretenir des relations voire d’y établir une petite unité qui dépend du siège en Suisse, si nécessaire.»

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Le risque de l’uniformisation

Désormais responsable de Swissnex à Boston, Christian Simm a vécu vingt ans dans la baie. A son sens, la fascination pour la Silicon Valley «et sa monoculture de l’innovation» demeure forte: «Au fil des décennies s’est construit un écosystème où tout se trouve sur place. Les avocats, même les agents immobiliers, comprennent quels sont les besoins particuliers des institutions et des entreprises présentes.»

Quelques nuages s’amoncellent cependant sur la vallée, qui pourraient brouiller son pouvoir de fascination. Christian Simm cite «le risque que ces gens s’uniformisent en vivant dans une bulle. J’ai parfois l’impression de revivre ce que l’on connaissait en Suisse il y a trente ans: tout le monde rêvait d’aller travailler dans les banques ou les assurances. Sur la côte Ouest, nombreux sont ceux qui veulent travailler chez Google, pas de créer leur start-up.» Cette possible «standardisation» aurait un effet paradoxal pour une région qui vante sa capacité à innover, «qui a accueilli des gens voulant se libérer des contraintes: aujourd’hui, il existe un risque d’éjecter les esprits vraiment originaux…».

Le futur se joue aussi ailleurs

Mauro Moruzzi ajoute que «la Silicon Valley n’est plus la seule: la côte Est est un autre extraordinaire bassin d’innovation», justement autour de Boston. La Chine «accroît massivement ses dépenses en R&D depuis des années et continue à le faire: aujourd’hui déjà, elle récolte les fruits de ses efforts dans certains domaines, comme celui de l’intelligence artificielle, dans un contexte culturel pourtant peu propice à la créativité individuelle». Et l’évolution en Inde ou au Brésil – autres lieux d’implantation des antennes suisses – «est en route, même si elle est plus lente».

En somme, résume Christian Simm, «la vallée n’a jamais été le seul endroit où se prépare le futur. Elle repose sur un type d’innovation précis, et d’autres centres développent leurs particularités. Mais un point demeure sûr: la région a une formidable capacité de résilience.»


«Silicon Valley», un concept élastique

Pour le président de l’EPFL, Martin Vetterli, «il y a des cartes à jouer, la Suisse peut réaliser la Swiss Innovation Valley en collaborant et en mutualisant nos forces et nos compétences en recherche et innovation».

Le concept de «vallée», somme toute assez helvétique, est appliqué sans limites ici comme ailleurs. A la fin des années 1990 déjà, les Jurassiens façonnent la Watch Valley. On parle d’une «vallée de la santé» en Valais, autour des technologies de biomédecine; d’une Drone Valley entre Lausanne et Zurich; et même le bassin lémanique se fait vallée de l’innovation. En Valais encore, la haute école régionale fait dans l’ironie avec son label «Silicon Valais».

Dans une recension plutôt restrictive de sites dans cinq pays européens (Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie, Espagne), le journal français Les Echos a récemment compté 15 Silicon Valleys à la mode du Vieux-Continent.

Quand les Russes draguaient les Américains

En Chine, le gouvernement a désigné 17 régions ayant pour mission de devenir des équivalents de la vallée californienne. En Inde, la métropole technologique de Bangalore s’est attribué, il y a déjà longtemps, le surnom de vallée locale du silicium. En Australie, certains mentionnent Canberra. Au Brésil, il est question de Santa Rita. En Russie, les autorités ont tenté de créer une Silicon Valley de toutes pièces à Skolkovo, à l’ouest de Moscou, en débauchant notamment des chercheurs américains. Le résultat est jugé sévèrement par les connaisseurs.

Depuis deux décennies, il n’est pas un responsable politique ou académique qui n’invoque, à un moment, l’exemple de la région du sud de San Francisco.

En fait, personne ne sait ce que c'est

Le hic est que personne ne sait exactement ce que «Silicon Valley» veut dire. On peut mentionner un mélange d’universités de pointe et d’entreprises; de main-d’œuvre hautement qualifiée et de capital-risque; de fuite des cerveaux en cette direction et d’émulation locale. Autant dire, des conditions qui se retrouvent dans bien d’autres zones, dont la Suisse. Cependant, on oublie que le nom même vient d’une industrie alors lourde, celle des transistors. Le propre du concept de la vallée, au fil des décennies, reste son élasticité.

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