Histoire

La Silicon Valley, des garages aux monuments du triomphe

L’histoire de la vallée commence en 1891, avec la création de l’Université Stanford. C’est sur ce campus que des innovations majeures, scientifiques mais aussi entrepreneuriales, ont été mises au point

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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La Silicon Valley est sans doute la seule région du monde à avoir bâti une mythologie sur des garages. A commencer par celui de William Hewlett et David Packard qui, en 1939 dans la banlieue de Palo Alto, bidouillent leurs oscillateurs radio dans l’abri à voitures. Quelque quarante ans plus tard, en 1976, les deux Steve, Jobs et Wozniak, se mettent aussi au bricolage dans le garage pour leur premier ordinateur. Dans la bonne tradition américaine, ces modestes lieux ont été classés, et le local de HP est devenu un petit musée, avec l’irremplaçable plaque commémorative sur la route.

La Silicon Valley s’étend au sud de San Francisco sur un rayon d’environ 50 kilomètres, et compte près de 3 millions d’habitants. On peut s’y rendre en train. Pour un prix modique, une ligne de Caltrain descend de San Francisco à San José. Cette agglomération au sud de la vallée se proclame capitale de celle-ci, mais la cité historique demeure Palo Alto.

Stanford, l’acte fondateur

Ville aux trottoirs d’une éblouissante propreté, égayée par les bars et restaurants branchés, Palo Alto constitue bien le cœur de la région. C’est dans ce voisinage, en 1891, que Leland Stanford, qui fut magnat du chemin de fer et gouverneur, fonde avec sa femme Jane l’Université Stanford. Sans elle, la Silicon Valley n’aurait jamais existé. Ce campus apaisant de style néo-espagnol marque le début de l’aventure, et a longtemps été son moteur.

Le doyen de Stanford dans les années 1930-1940, Frederick Terman a instauré une extraordinaire manière de coopérer avec les entreprises

Christian Simm, directeur de Swissnex Boston

Au début des années 1930, c’est l’Université de Californie à Berkeley qui ouvre une grande piste scientifique, avec le premier cyclotron. Quelques années plus tard, à Stanford, un jalon est posé par une invention au nom de science-fiction façon Superman: le klystron, un genre de tube utilisé dans les radars. Sa mise au point amorce une croissance continue du complexe scientifique local.

L’homme qui a rapproché université et entreprises

Christian Simm, qui dirige actuellement le consulat scientifique Swissnex à Boston, a été le pionnier des échanges scientifiques Suisse-Etat-Unis depuis la côte Ouest, où il a résidé de 1997 jusqu’à récemment. Pour évoquer les premiers temps de la vallée comme creuset de science et d’innovation, il cite Frederick Terman. Doyen de Stanford dans les années 1930-1940, celui-ci a enclenché le mouvement vers la vallée d’aujourd’hui: «Il a instauré une extraordinaire manière de coopérer avec les entreprises. Il a lancé l’idée que des sociétés viennent s’installer directement sur le campus.» Stanford avait de vastes surfaces, et à l’heure de la crise post-1929, le responsable voulait essayer de retenir les scientifiques et ingénieurs, lesquels filaient souvent sur la côte Est. La Silicon Valley est née d’une lutte contre la fuite nationale des cerveaux.

Les traces du mouvement technocratique

Le documentaire Silicon Valley – Empire du futur, de David Carr-Brown, diffusé en juillet par Arte, a rappelé un épisode méconnu: dans ces années 1930 aussi, la vallée, encore bien vide si ce n’est les cultures fruitières, est utilisée comme voie de passage des militants, en voiture, du mouvement technocratique, courant de pensée alors à la mode. Ce couloir est utilisé pour sa fonction de lien symbolique entre la Californie du Nord, à commencer par San Francisco, et le sud, Los Angeles. Quelques-unes des idées fortes de ce mouvement – valorisation extrême de l’ingénierie et de la technique, amorce d’un revenu universel pour encourager la consommation, méfiance envers les gouvernements et la démocratie – inspirent toujours certains pontes locaux.

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Dans les années 1940, la création du Stanford Research Institute représente une autre grande date. Ce centre sera largement financé par l’armée américaine pour la recherche militaire. C’est un autre aspect de l’histoire de la vallée: au fil des décennies, le tissu scientifique et économique a bénéficié de considérables subsides publics. Songeons à l’Arpanet militaire, ancêtre de cet internet qui, aujourd’hui, fait battre le cœur des sociétés de la zone.

Et le silicium apparut

Le silicium, qui donne son nom à la zone, apparaît en 1956. Un laboratoire de semi-conducteurs se lance dans l’usage de ce matériau. L’épisode marque aussi la vallée sur un plan entrepreneurial, raconte Christian Simm: «Les fondateurs se sont tellement chicanés que la société a explosé, donnant naissance à Fairchild. On trouve aujourd’hui de nombreux arbres généalogiques de compagnies de la région qui remontent à Fairchild.»

Le nom «Silicon Valley» apparaît sous la plume d’un journaliste en 1971. Cette décennie marque l’envol de la région, et la multiplication des entreprises. Elles sont environ 6000 à ce jour.

Des fleurons architecturaux pour proclamer une puissance

En cette fin des années 2010, malgré une concurrence croissante d’autres régions du monde, la Silicon Valley paraît plus puissante que jamais. A Berne, Mauro Moruzzi, responsable des affaires internationales au Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation, commence par nuancer: «D’autres grands pôles d’innovation sont apparus dans le monde ces dernières années, avec la Chine en première ligne. Nous assistons à l’émergence d’un monde de l’innovation de plus en plus multipolaire et décentralisé. La vallée perd probablement un certain poids d’un point de vue relatif, mais continue pour l’instant de croître et reste en tête de peloton.»

Après avoir cultivé un habitat industriel de hangars anodins, la région affirme désormais son pouvoir par l’architecture, avec les nouveaux sièges d’Apple, Facebook et Google. On est loin du garage avec sa porte de bois à la peinture écaillée.


«Le 19e pays du monde, juste devant la Suisse»

Mauro Moruzzi, responsable des affaires internationales au Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l'innovation, et Benjamin Bollmann, de Swissnex San Francisco, racontent la vallée.

«La région de la baie de San Francisco s’est démarquée comme le centre mondial de l’innovation depuis les années 1970. Il s’agit d’un véritable miracle économique et technologique, le terrain fertile où se sont développées certaines des plus grosses capitalisations boursières au monde. Bien que l’on associe la région au secteur du numérique, l’économie locale est en réalité relativement diversifiée, avec des géants de la finance comme Wells Fargo, de la biotech (Genentech), ou encore du secteur des produits de consommation comme GAP et Tesla. La région a survécu à de nombreux hauts et bas et s’est réinventée plusieurs fois, comme au début des années 1980 lorsque les fabricants de semi-conducteurs ont été concurrencés par le Japon, ou encore en 2000, quand la bulle internet a éclaté.

Aucun endroit au monde ne concentre un tel niveau de capital-risque: le montant investi annuellement dans les start-up est de l’ordre de 30 fois supérieur à ce que l’on trouve en Suisse

»Si la région de la baie de San Francisco était un pays, ce serait la 19e économie mondiale, juste devant la Suisse. L’économie locale est en plein essor à presque tous les égards, avec une croissance de 4,3% entre 2014 et 2017, soit près de deux fois celle de l’ensemble des Etats-Unis. Aucun endroit au monde ne concentre un tel niveau de capital-risque: le montant investi annuellement dans les start-up – près de 30 milliards de dollars, en légère baisse – est de l’ordre de 30 fois supérieur à ce que l’on trouve en Suisse. Le revenu combiné du trio Apple-Google-Facebook augmente en moyenne de 12,2% par an depuis 2013, soit dix fois plus rapidement que le reste des entreprises de la liste Fortune 500.

»C’est ce rêve de transformer une petite start-up en puissance mondiale de la technologie qui soulève tant d’intérêt pour la Silicon Valley. Le vrai génie de la région ne repose pas seulement sur l’innovation technologique, chose que nous faisons de manière extraordinaire en Suisse, mais dans sa commercialisation mondiale. La Silicon Valley a inventé l’entrepreneuriat moderne, et c’est peut-être sa plus grande innovation.»

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