Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes et photographes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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«Echouez vite, échouez souvent.» Dans les allées du TechCrunch Disrupt, un grand rassemblement de start-up organisé chaque année à San Francisco, cet adage de la Silicon Valley prend tout son sens. Plus de 1000 jeunes pousses y sont présentes. Elles espèrent attirer l’attention d’un journaliste, décrocher de nouveaux clients ou séduire un investisseur pour mener une indispensable levée de fonds. Une première étape vers un avenir radieux. Pourtant, dans quelques années, la majorité d’entre elles auront disparu.

«L’échec fait partie intégrante de la Silicon Valley. C’est même une raison de son succès», souligne Jean-Louis Gassée, haut dirigeant d’Apple dans les années 1980 reconverti depuis en investisseur. Pour chaque réussite qui fait les gros titres de la presse et la fortune de ses investisseurs, il y a en effet des centaines de start-up qui échouent. Neuf sur dix, selon une idée reçue dans la région. Entre 60% et 75%, selon diverses estimations.

Johnny Chin peut en témoigner. A 32 ans, cet entrepreneur, diplômé de la prestigieuse université américaine Brown et de Sciences Po Paris, en est déjà à sa cinquième tentative. Ses quatre premières n’ont survécu que quelques mois. «J’étais un serial failer», un «échoueur» en série, s’amuse-t-il à dire aujourd’hui. En 2013, il a lancé Bannerman, une plate-forme qui permet à des entreprises, bars ou restaurants d’engager des agents de sécurité «à la demande». «Mes échecs ont constitué un apprentissage», explique-t-il.

Y Combinator, une «centrale à échec»

L’histoire de Johnny Chin n’est pas un cas isolé. La Silicon Valley s’est construite autour du mythe d’entrepreneurs déterminés et persévérants, capables de rebondir et d’apprendre de leurs déconvenues. Le Y Combinator, le plus prestigieux des incubateurs à start-up de la Silicon Valley – par lequel est passé Bannerman, mais aussi Airbnb, Dropbox et Twitch –, se définit ainsi comme une «centrale à échec».

Les exemples ne manquent pas. Avant de fonder Uber en 2009, Travis Kalanick était retourné vivre chez ses parents. Sa première start-up avait fait faillite en moins de deux ans. Sa deuxième entreprise n’a jamais décollé. Nick Woodman, le créateur des caméras GoPro, restait aussi sur deux échecs, ayant été emporté notamment par l’éclatement de la bulle internet. Avant de participer au lancement de PayPal et de LinkedIn, Reid Hoffman avait conçu un premier réseau social.

D’autres entreprises ont effectué un «pivot», c’est-à-dire un changement radical d’activité. Avant d’inventer les tweets, Twitter s’appelait Odeo. Il s’agissait d’une plate-forme de diffusion de podcasts. Le site de partage de photos Flickr et la messagerie d’entreprise Slack, fondés par le même entrepreneur, étaient au départ des développeurs de jeux vidéo. Et PayPal a débuté comme un service de transfert de données entre assistants personnels, avant de migrer vers le paiement en ligne.

Une question de chance

Dans la Silicon Valley, un premier échec ne ferme ainsi pas les portes des investisseurs. D’abord, parce que la réussite d’une start-up ne dépend pas seulement de ses fondateurs et de leurs idées. C’est aussi parfois une question de timing, de maturité du marché et de chance. «Nous avons été chanceux avec Slack: toutes les décisions que nous avons prises dans les premiers mois se sont révélées être les bonnes», reconnaît aujourd’hui Stewart Butterfield, le fondateur de la société.

Ce qui intéresse un investisseur, c’est la réaction d’un entrepreneur devant l’échec

Jean-Louis Gassée, investisseur et ancien d’Apple

Ensuite, «un échec est vu par certains investisseurs comme un plus», assure Johnny Chin. «C’est une expérience, comme pour un scientifique. Peut-être que la prochaine fonctionnera.» Le jeune homme dit avoir tiré les leçons de ses précédents ratés, en matière de recrutement ou de storytelling, pour attirer des salariés talentueux et séduire les investisseurs. «Mais le plus important, c’est la gestion du stress, ajoute-t-il. Cela peut faire la différence entre un entrepreneur qui réussit et un entrepreneur qui échoue.»

Reid Hoffman estime lui aussi avoir appris de son premier échec. «J’avais mis toute mon énergie pour concevoir une plate-forme parfaite. Cela a été une énorme erreur», expliquait-il en avril dans une tribune publiée dans le Wall Street Journal. Chez LinkedIn, il a ainsi «délibérément lancé un produit qui était loin d’être parfait», puis écouté le retour des utilisateurs pour l’améliorer. «Ce qui intéresse un investisseur, c’est la réaction d’un entrepreneur devant l’échec», note Jean-Louis Gassée.

L’acceptation de l’échec n’est pas propre au secteur des nouvelles technologies. Elle est ancrée dans la culture américaine, alimentée par des success-stories comme celles de Walt Disney et Henry Ford, qui n’ont connu le succès qu’à leur troisième tentative. Le phénomène est cependant bien plus fort dans la Silicon Valley. «Les risques sont plus élevés lorsqu’on tente de provoquer des changements radicaux», justifie Jean-Louis Gassée, installé dans la baie de San Francisco depuis une quarantaine d’années.

Ne pas décourager les innovateurs

Si le taux d’échec des start-up peut donner le vertige, il est considéré par beaucoup comme un mal nécessaire pour favoriser l’innovation. En acceptant les échecs, la Silicon Valley «ne décourage pas les entrepreneurs d’essayer quelque chose de novateur, n’ayant jamais été fait avant», indique l’ancien responsable d’Apple. «Ici, les entrepreneurs ont la permission d’essayer», ajoute-t-il. Et aussi d’échouer.

Pour les investisseurs, les projets qui échouent font partie de l’équation. D’autant plus qu’ils redoutent de laisser passer un gros coup, capable à lui seul de rapporter bien plus que les pertes accumulées ailleurs. Dans la Silicon Valley, on appelle cela fear of missing out (FOMO), la peur de rater quelque chose. Pour autant, les fonds de capital-risque prennent de plus en plus de précautions. Une majorité de levées de fonds incluent désormais des clauses permettant aux investisseurs d’être prioritaires en cas de vente à prix bradé ou d’introduction en bourse décevante.

La culture de la Silicon Valley suscite cependant des critiques. «Vous n’apprenez pas tant que cela d’un échec, rétorque Pascal Finette, de la Singularity University. Cela donne seulement des indications sur une approche qui n’a pas marché. Dans la plupart des cas, il existe une dizaine de moyens de résoudre un problème mais des millions d’échouer.» En outre, ajoute l’expert, «il n’y a rien de glorieux dans le fait d’échouer», ce qui entraîne des problèmes d’estime de soi. Une étude menée en 2016 par l’Université de San Francisco concluait ainsi que les entrepreneurs de la Silicon Valley souffraient «significativement» plus de dépression que le reste de la population.