Technologie

La Silicon Valley en quête d'éthique

En apparence, les considérations morales n’habitent plus les géants de la technologie, autour desquelles les scandales se multiplient. Mais leurs employés, devenus plus puissants, commencent à se rebeller contre certaines pratiques

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Zigzaguant entre les voitures, ils sont bleu foncé, gris ou blancs. Ultramodernes et rutilants, ils sillonnent les rues de San Francisco et roulent à toute vitesse sur l’autoroute 101 à cinq voies qui traverse la Silicon Valley. Les vitres sont teintées, il n’y a aucun logo sur leurs côtés. Juste une petite indication de destination sur le pare-brise: «MPK» pour Menlo Park, siège de Facebook, et «GBUS TO MTV» pour ceux qui roulent vers Mountain View, siège de Google.

Chaque jour, ces bus privés à deux étages équipés en wi-fi transportent des centaines, voire des milliers d’employés de ces firmes vers leur lieu de travail. Ils sont le symbole du lien entre le monde réel et les géants de la technologie. Entre la ville, ses habitants et les spécialistes qui développent, à quelques kilomètres de là, des services utilisés par des centaines de millions de personnes. Un lien symbolique. Un lien ténu, artificiel pour certains critiques, qui accusent ces développeurs de vivre dans leur propre univers. Sans réelles considérations éthiques, sans réflexion sur les conséquences de l’utilisation des applications et services qu’ils créent, sans égard pour ce qui se passe hors de cette bulle qu’est la Silicon Valley.

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Réflexions évanouies?

Le scandale mêlant Facebook à Cambridge Analytica avait mis en lumière d’incroyables manquements au sein de la firme de Mark Zuckerberg. Mais, depuis, les réflexions éthiques semblent s’être évanouies. «Voir le directeur de Facebook devoir témoigner à Washington deux jours durant a marqué les esprits, tempère Eric Buatois, associé et investisseur dans le fonds de Venture Capital Benhamou Global Ventures, basé à Palo Alto. Il y a l’ouverture d’une discussion sur les données, leur extraction, leur collecte, leur utilisation. Et il y a sans cesse de nouveaux débats qui apparaissent. Google tente actuellement de retourner en Chine en devant se conformer à des règles de censure très précises. Et l’on sent que cela suscite un fort débat à l’interne.»

Ces débats, Google les a aussi connus récemment lorsque, ce printemps, 4000 employés ont signé une lettre ouverte à la direction, pour lui demander de ne pas collaborer directement avec le Pentagone. Avec succès. Au même moment, des collaborateurs d’Amazon protestaient, sur le Wiki interne de l’entreprise, pour que la société cesse de fournir un logiciel de reconnaissance faciale, Rekognition, aux agences fédérales et à la police. Rekognition permet de traquer des personnes via la vidéosurveillance intelligente. Mais les employés d’Amazon n’ont pas été entendus.

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«Leur image se fissure»

Il n’est pas certain que ces protestations internes altèrent la stratégie globale de ces géants de la tech. «Ils étaient peut-être portés par une idée humaniste sincère à leurs débuts, comme l’amélioration de notre vie à tous, mais ce sont des entreprises capitalistes. J’ai l’impression que leur image se fissure et qu’on voit de mieux en mieux apparaître leur vrai visage de multinationale cherchant à maximiser ses profits», estime Roger Fischer. L’entrepreneur a vécu deux ans dans la Silicon Valley et y retourne régulièrement pour sa société actuelle, Kaywa, et pour développer son nouveau projet, Datamap. «Prenez Google: la société veut en savoir toujours plus sur les internautes et à chaque fois qu’un scandale éclate dans ce domaine, elle dit «Oh, c’est un malentendu.» Google avait par exemple causé un scandale, en 2017, pour son suivi à la trace des utilisateurs alors même qu’ils l’avaient refusé. La société avait promis de faire mieux. Mais il y a à peine un mois, on découvrait que rien n’avait changé.»

Lorsque l’on rencontre, à San Francisco, des employés des géants de la technologie, le discours est souvent le même. L’on ressent d’abord une très forte adhésion aux valeurs affichées par ces entreprises: participer au bien commun, connecter les gens, résoudre des problèmes. Ils disent aussi – toujours sous le couvert de l’anonymat – qu’il y a très souvent à l’interne de vifs débats sur ce qui est bien, ou pas, de faire. Mais que ces discussions ne sortent le plus souvent pas du cadre de l’entreprise et ne s’étalent pas sur la place publique.

Protester ou partir

Les soucis éthiques sont liés à des cultures d’entreprise très différentes, estime Eric Buatois. «Apple et Microsoft semblent bien gérer ces débats, alors que Google et Facebook ont plus de problèmes. Sans doute leurs dirigeants et fondateurs ont été un peu naïfs, ils ont construit des services extrêmement puissants sans protection, et surtout sans se demander de quelle manière ils pouvaient être utilisés par des personnes mal intentionnées.»

Mais ces multinationales ne sont pas des monolithes. Les employés peuvent protester, de manière discrète ou via des pétitions. Ou partir, tout simplement. «Les collaborateurs ne sont pas dupes et réagissent, assure Eric Buatois. Ils démissionnent, car ils ont souvent le profil pour trouver un job plus intéressant chez un concurrent. De nombreux employés ont quitté Uber ou Facebook, par exemple, car ils ne se sentaient plus à l’aise avec les pratiques de leur société. Lyft, qui semble accorder davantage d’importance à l’éthique, mais aussi de respect à ses employés, a ainsi profité des déboires d’Uber.»

«Les gens oublient vite»

Même si ces débats existent, ils sont sensiblement moins vifs que de l’autre côté de l’Atlantique, estime Markus Okumus, cofondateur de l’incubateur de start-up Canopei, dédié à la santé et basé à San Francisco. L’homme a aussi fondé plusieurs sociétés: «Le débat sur l’hyperpuissance de Google, Facebook ou Microsoft n’est pas aussi intense qu’en Europe. Loin de là. Il n’y a pas vraiment de discussion sur l’utilisation des données privées, par exemple. Si vous faites un sondage auprès des habitants de San Francisco et de la vallée, ils vous diront qu’ils sont conscients qu’ils offrent beaucoup de données à ces géants de la technologie, mais que cela ne les dérange pas. Ils apprécient avant tout le côté pratique de ces services.» Markus Okumus reconnaît que «le souci des données personnelles a été débattu lors du scandale mêlant Facebook à Cambridge Analytica. Mais cela n’a pas vraiment eu un impact sur l’utilisation des réseaux sociaux. Et les gens oublient vite.»

Certains espèrent que de nouveaux concurrents des géants de la technologie auront un comportement plus éthique. Mais ces derniers ne tuent-ils pas l’innovation? «Au contraire, en mettant à disposition des ressources de calcul et de stockage pour un prix dérisoire, ils ont contribué à faciliter la création de très nombreuses start-up en baissant fortement le coût de création de logiciel», affirme Eric Buatois. Mais l’investisseur le concède: «Peu de start-up vont s’aventurer sur des marchés où Google, Amazon ou Facebook sont présents. Si elles le font, elles auront de la peine à trouver des investisseurs.»

Il y aura toujours des entrepreneurs portés par l’envie de faire le bien, conclut Markus Okumus: «Si vous voulez vraiment améliorer la vie des gens sur la base de nouvelles idées, vous lancez votre société, comme je le fais aujourd’hui dans le domaine de la santé. Je ne crains ainsi pas une pénurie d’entrepreneurs. Aujourd’hui, si vous disposez d’une carte de crédit et d’un accès à internet, vous créez votre start-up n’importe où dans le monde.»

Reste une question: au fil du temps, le sens éthique qui anime ces jeunes entrepreneurs ne risque-t-il pas de s’estomper?

«Le Temps» raconte San Francisco

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