Discrimination

La Silicon Valley rattrapée par sa culture sexiste

Depuis six mois, les révélations s’accumulent. Les déclarations d’intention aussi, en attendant des actions concrètes

Et soudain la parole s’est libérée. Cinq ans après l’affaire Ellen Pao – en 2012, elle avait déposé plainte contre son ancien employeur Kleiner Perkins, assurant que sa promotion avait été bloquée en raison de son genre; trois ans plus tard, elle avait cependant perdu son procès –, qui avait déjà levé le voile sur le climat sexiste qui s’est installé dans la Silicon Valley depuis des années, les témoignages accablants se multiplient. Ces derniers mois, ils ont rattrapé de grands noms de la région, comme Uber et Tesla, et plusieurs personnalités influentes. Ils mettent en lumière le harcèlement, la discrimination ou la misogynie du quotidien dont sont victimes les femmes dans le secteur des nouvelles technologies.

A lire: Ellen Pao défie le bastion machiste des sociétés de la Silicon Valley (2015)

Ces problèmes ne sont pas nouveaux. Et ils ne surprennent en réalité personne. «Dire qu’il s’agissait d’un secret de polichinelle serait un euphémisme, souligne Danah Boyd, une chercheuse réputée de Microsoft Research. Mais nous sommes entrés dans une période où les gens font attention.»

Loi du silence brisée

Tout a commencé en février lors que Susan Fowler, une ancienne ingénieure d’Uber, a brisé la loi du silence qui prévalait jusque-là par peur de ne pas retrouver un emploi. Sur son blog personnel, elle décrivait en détail un climat hostile aux femmes et accusait la direction des ressources humaines d’avoir systématiquement ignoré les plaintes pour harcèlement sexuel. Ebranlée par ces révélations, la plateforme de voitures avec chauffeur a depuis mené deux enquêtes internes, qui ont débouché sur le licenciement d’une vingtaine d’employés et sur le départ forcé de Travis Kalanick, son fondateur et patron.

A lire: Susan Fowler, l’ingénieure qui a fait tomber le patron d’Uber

Le mois dernier, c’est l’investisseur Justin Caldbeck qui a dû renoncer à ses fonctions au sein de Binary Capital, un fonds d’investissement qu’il a cofondé. Il a été suivi par Dave McClure, le créateur de 500 Startups, l’un des principaux incubateurs de jeunes pousses de la Silicon Valley. Egalement accusés: l’investisseur Chris Sacca et le conseiller Marc Canter. Ils ont tous reconnu avoir fait des avances à plusieurs entrepreneuses, allant de messages déplacés à des attouchements lors de réunions.

Changer les mentalités

«La Silicon Valley n’a plus besoin d’excuses, mais d’un plan d’action», s’agace la cheffe d’entreprise Meena Harris. Au-delà des déclarations d’intention publiques, les actions concrètes restent en effet rares. Exemple: si Sam Altman, le directeur de l’incubateur à succès Y Combinator, a félicité les femmes ayant eu le courage de témoigner, il est aussi accusé de ne pas avoir agi quand des comportements répréhensibles lui ont été signalés. Comme lui, beaucoup ont à perdre.

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En outre, le problème est vaste. «Il ne s’agit pas simplement de quelques mauvais acteurs, assurent les investisseurs Freada et Mitch Kapor. C’est une culture qui a pris racine grâce à tous les responsables qui ont refusé d’agir.» De nombreuses start-up de la Silicon Valley sont ainsi le royaume des «bro» (contraction de brothers, «frères» en anglais). Les femmes ingénieures sont en minorité. Et les supérieurs presque exclusivement masculins.

Au sein des fonds d’investissement, les femmes sont également peu présentes. Et les préjugés perdurent. Selon une étude menée par la Harvard Business Review, les investisseurs se préoccupent davantage des pertes initiales d’une start-up lorsqu’elle a été fondée par des femmes. L’an passé, les hommes ont ainsi levé 58 milliards de dollars aux Etats-Unis. Contre moins de 1,5 milliard pour les entrepreneuses.

Dossier Le sexisme ordinaire: au travail, chez soi, dans la pub, les médias...

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