La crise financière de 2008-2009 avait provoqué un déluge de mesures protectionnistes qui avaient ralenti le commerce mondial durant des années. C’est dans ce contexte que le professeur Simon Evenett avait établi le Global Trade Alert au sein de l’Université de Saint-Gall, un observatoire qui traque les mesures commerciales restrictives. Au fil des années, son rapport annuel, qui s’adresse aux Etats, au monde des affaires et aux chercheurs, est devenu une référence.

Simon Evenett vient de coéditer avec Richard Baldwin un livre électronique collectif* pour mettre en garde contre les mesures commerciales restrictives en cette période marquée par la pandémie de Covid-19. Il revient notamment longuement sur la méfiance qui s’est installée entre Etats, ce qui a mené à la guerre commerciale lancée par les Etats-Unis contre la Chine et l’Union européenne (UE), et sur le manque de la coopération internationale. Il craint que seule une récession profonde et dramatique puisse conduire nos dirigeants à la table de négociations.

Le Temps: Quelles sont vos observations en matière de restrictions commerciales imposées par les Etats?

Simon Evenett: Nous avons vu une augmentation dramatique de restrictions d’exportation de médicaments et d’équipements médicaux, dont les respirateurs indispensables aux patients atteints du Covid-19. Ces restrictions ont perturbé la chaîne d’approvisionnement mondiale et ont mis des vies en danger. Tous les grands acteurs – Chine, Etats-Unis, Union européenne, Inde, Royaume-Uni et maintenant le Brésil aussi – ont freiné les échanges. A terme, il faudra que ces derniers rendent compte de leurs actions. Mais ils doivent aussi comprendre que les Etats ne sont pas autosuffisants dans le domaine médical. Ils sont toujours importateurs et exportateurs et ils pourraient à leur tour subir des mesures de rétorsion.

Lire également: Le Covid-19 provoque la pire crise depuis la Grande Dépression

Qu’en est-il des restrictions d’exportation de vivres?

De nombreux pays (Russie, Egypte, Inde, Kazakhstan, Serbie, Vietnam) ont interdit l’exportation de produits alimentaires. Ils ont justifié ces mesures par la crainte de pénurie nationale si la pandémie devait durer des mois. Heureusement, la plupart de ces pays ont rapidement levé les interdictions. Ils ont surtout réalisé qu’avec de telles mesures, ils punissaient leurs propres producteurs agricoles en les privant de marchés internationaux. Des agriculteurs de ces pays ont perdu de l’argent durant ces dernières semaines. Evidemment, les craintes de pénuries étaient exagérées. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avait pourtant clairement fait savoir que les dernières récoltes étaient bonnes dans le monde et que les stocks étaient bien garnis. Les restrictions auraient pu provoquer de vraies crises alimentaires dans les pays importateurs.

La période de crise que le monde traverse à présent face au Covid-19 aurait plutôt appelé à plus de coopération internationale, non?

Le manque de concertation est le résultat de quinze années d’érosion de confiance entre les Etats. La racine du mal se trouve dans leur incapacité à réformer le système commercial international. Je m’explique. En 2001, les Etats ont lancé un nouveau cycle de négociations commerciales qui était, même s’il y avait un consensus, extrêmement controversé. Au fil des années, les négociations ont été paralysées et la méfiance s’est installée durablement, provoquant encore plus d’adversité. Parallèlement, la montée de la Chine comme puissance économique mondiale a effrayé beaucoup de monde.

Ce phénomène a donné lieu à la montée de mouvements nationalistes et du patriotisme économique. A partir de là, le jeu d’accusations mutuelles a pris le dessus. La méfiance est devenue encore plus forte. Avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence américaine, elle a donné lieu à la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, mais aussi entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Dans la guerre des grands, les pays pauvres à qui on avait promis l’Agenda de développement de Doha – une promesse de les intégrer au commerce mondial – sont passés à la trappe. Ce qui nourrit encore d’autres frustrations et colères.

Et aussi: Le Covid-19 fait planer le spectre d’une pénurie alimentaire

Voulez-vous dire que le Covid-19 n’a fait qu’exacerber le malaise qui était latent?

Oui, la montée du protectionnisme a été phénoménale ces dernières années, plus particulièrement depuis la crise financière de 2008-2009. Les tensions commerciales sont plus vives. La volonté de collaborer est absente parce que la confiance n’est pas là.

A partir de ce constat, vers quoi se dirige-t-on?

Malheureusement, la crise doit empirer avant de s’améliorer. C’est comme s’il fallait toucher le fond pour rebondir. Les Etats-Unis et l’Union européenne n’ont pas encore atteint ce stade. C’est une perspective horrible, mais pour l’heure, je ne vois pas de recette qui donnerait une impulsion à une sincère coopération internationale.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a estimé un recul de 13% des échanges en 2020, et même une baisse de 32% si les Etats n’arrivent pas à maîtriser rapidement la pandémie de Covid-19.

Ces prévisions sont dramatiques, choquantes et troublantes. Un tel déclin aura comme résultats des millions d’emplois sacrifiés et la montée de la pauvreté pour des millions de familles. Lorsque le recul atteint de telles proportions, un retour à la normale prend beaucoup de temps. D’autant plus que les Etats, à ce stade, sont occupés à arrêter l’hémorragie et à répondre à l’urgence. Ils n’ont pas encore mis en route les plans de stimulation économique.

Avez-vous entendu les nombreux appels lancés, disant qu’en période post-Covid-19, nous devrions penser à un autre mode de vie où consommer local serait plus important que de promouvoir les échanges internationaux?

La pandémie a accéléré et même revigoré le nationalisme économique, de gauche comme de droite. Mais ceux qui parlent plus fort n’ont pas nécessairement raison. Cela dit, il faut écouter tout le monde. Ceux qui veulent privilégier le local doivent encore clarifier leur propos et présenter des plans concrets pour garantir les millions d'emplois, les revenus ainsi que les dépenses publiques d’infrastructures, de santé, d’éducation, de sécurité et de défense. Il est certain que ceux qui veulent favoriser les produits locaux privent les consommateurs de choix de fruits et légumes ayant des bénéfices nutritionnels importants et qui poussent dans des climats spécifiques.

La pandémie a quand même montré la fragilité de la chaîne d’approvisionnement mondiale. N’y a-t-il pas un besoin de repenser ce modèle?

Le secteur privé qui l’a inventé saura voir ses imperfections et apporter les rectifications. Ne mélangeons pas nos émotions, qui sont fortes en cette période difficile, avec des politiques d’investissement. Après tout, la disruption de la chaîne d’approvisionnement a eu lieu à cause des limites imposées dans le cadre du grand confinement, et les restrictions aux exportations ont été motivées par des craintes injustifiées et non par de mauvais choix d’investissements. Je vous rappelle que les entrepreneurs ont su relocaliser des usines lorsque le Japon a été frappé par l’accident nucléaire de Fukushima en 2011. Idem en Thaïlande où ils ont diversifié leurs sites de production après les inondations la même année. A cette époque, la Thaïlande était un grand centre mondial de fabrication de composants automobiles ainsi que de disques durs et de puces électroniques. Les mêmes questions se posent aujourd’hui par rapport à la Chine. Je peux affirmer qu’il y a une grande concentration de l’industrie manufacturière, mais il n’y a pas de surdépendance sur ce pays.

L’appel à la déglobalisation est audible aux Etats-Unis, d’autant plus que son président Donald Trump, par son slogan «America First», veut faire rapatrier les entreprises américaines au pays. Qu’en pensez-vous?

C’est une stratégie malavisée qui remet en question les pratiques du commerce international depuis des années – qui a fait ses preuves en sortant des millions de personnes de la pauvreté, notamment aux Etats-Unis. Je ne crois pas que Donald Trump est contre la globalisation. En revanche, il sait que la rhétorique antimondialisation et anti-Chine lui rapporte des votes. C’est un opportuniste qui sait enflammer ses partisans. Pour les consommateurs, c’est une mauvaise politique que de protéger les entreprises nationales de la concurrence internationale.

Et encore: Richard Baldwin: «La disruption était prévisible, c’est son ampleur qui nous prend de court»

Le protectionnisme frappe aussi les investissements, plus particulièrement chinois.

Les investissements étrangers sont une grande source non seulement de capitaux, mais aussi de transfert de technologie qui permet aux pays en développement de rattraper leur retard industriel. La tendance actuelle de fermer ses frontières est rétrograde.

Quelles seront les nouvelles formes de protectionnisme?

Le Covid-19 a déjà mis par terre l’économie de chaque pays. La course à la relance sera féroce et certains Etats vont tenter de le faire aux dépens des autres. A mon avis, il sera moins question de taxes douanières ou de fermeture de marchés nationaux car il y a le risque de mesures de rétorsion. Je pense plutôt à une guerre de subventions à l’exportation. Elle mènera inévitablement à encore plus de tensions et plus de désengagement concernant le multilatéralisme.

Quel sera alors le rôle de l’OMC dans cet imbroglio?

Il faut s’attendre à encore moins de négociations, moins de consensus et moins de coopération. Ce n’est pas que l’OMC soit impuissante, la réalité est que les Etats ne veulent pas qu’elle joue son rôle de gardienne du commerce mondial. C’est une erreur tragique. La suite dépendra de l’ampleur de la récession annoncée. Plus elle sera profonde et dramatique, plus les dirigeants seront contraints de revenir à la table de négociations.

*«Covid-19 and Trade Policy: Why Turning Inward Won’t Work», de Richard Baldwin et Simon Evenett, VoxEU e-book, avril 2020


Profil

1969 Naissance à Redbridge, Londres.

1995 Décroche son doctorat à l'Université de Yale, Etats-Unis.

2005 Nommé professeur en Trade & Economic Development à l’Université de Saint-Gall.

2009 Lancement du Global Trade Alert.