La situation est tendue sur la colline du Mormont, où campent des militants, qui se font appeler des zadistes. Ils occupent les lieux pour dénoncer ce qu’ils considèrent être une atteinte à l’environnement de la part de LafargeHolcim. La multinationale entend pourtant bien creuser davantage sur ce site, en respectant au mieux la nature, dit-elle. Des procédures en justice visant notamment à faire partir les occupants ont abouti et ils doivent quitter les lieux avant le 30 mars. Entretien avec le patron de LafargeHolcim en Suisse, Simon Kronenberg.

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Le Temps: Quelle est la situation actuelle?

Simon Kronenberg: Nous avons entamé plusieurs démarches judiciaires cet automne, car nous pensons que l’occupation du site est illégale. Les procédures ont pris du temps, mais la justice a tranché et demandé aux activistes de quitter les lieux avant la fin du mois. Les autorités politiques et policières sont en charge du dossier. Nous souhaitons que cette opération se déroule de façon pacifique.

Comment faites-vous? Avez-vous entamé un dialogue avec les occupants?

Oui. Nous avons essayé de leur parler mais sans grand succès, car ils campent sur leur position. Nous regrettons qu’ils ne reconnaissent pas nos efforts pour l’environnement et la biodiversité.

A quel point est-ce que cette histoire ternit la réputation de LafargeHolcim?

Nous considérons faire partie de la solution, pas du problème. Le groupe prend en main la question climatique depuis les années 1990. Nous respectons toutes les lois et nous appliquons les plus hauts standards environnementaux en matière d’économie circulaire et de développement durable. Nous entretenons un dialogue constructif avec les communautés et les ONG.

A quel point comprenez-vous les militants d’Eclépens?

C’est une question sociétale, politique. Leurs préoccupations pour la planète sont légitimes. Mais avec son «Net Zero Pledge», LafargeHolcim s’est engagé l’été dernier à réduire ses émissions de carbone, selon les Accords de Paris, et à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. C’est l’objectif le plus ambitieux de notre industrie. Notre filiale en Suisse est en fer de lance sur ces questions.

Des politiques et des scientifiques soutiennent les zadistes…

Et nous respectons cela, comme nous respectons la liberté des associations, d’expression et de débat et nous prenons nos responsabilités. Mais nous pensons aussi offrir un service à la communauté. Les matériaux que nous produisons sont livrés dans la région pour des projets d’infrastructures utiles à la société. Le CHUV en utilise pour l’Hôpital des enfants de Lausanne. Nos clients sont sur l’Arc lémanique, c’est local. Cette industrie est locale. En général, partout dans le monde, les cimenteries sont des entreprises locales qui approvisionnent leurs clients dans les environs.

Qui sont les autres bénéficiaires de la carrière d’Eclépens?

Le ciment d’Eclépens se retrouve dans de nombreux projets d’infrastructures comme le barrage de Nant de Drance, le CEVA à Genève avec plusieurs tunnels, le métro M2 à Lausanne, le Vortex [un bâtiment sur le site du campus de l’EPFL, ndlr], le Learning Center de l’EPFL, la STEP de Vidy… En matière de valorisation de déchets, les boues séchées d’épuration du canton de Genève sont aussi traitées à Eclépens. Nous approvisionnons en chauffage à distance l’équivalent de 2000 ménages sur quatre communes par valorisation de l’énergie thermique du four de la cimenterie.

Etes-vous en train de dire que si vous deviez fermer Eclépens, les clients romands devraient aller chercher leur ciment plus loin, ce qui serait plus polluant?

Sans Eclépens, le matériel devrait être acheminé depuis plus loin. Selon un rapport récent de la Confédération, l’approvisionnement de la Suisse en matières premières indigènes nécessaires à la fabrication du ciment est menacé à court terme. Or ce n’est qu’avec des matériaux disponibles localement en quantité suffisante que le bilan environnemental de la construction suisse pourra s’améliorer. Il faut aussi préciser que plus de 50% de la production qui sort d’Eclépens est livrée en train, et l’autre moitié en camion. Le site figure parmi les cimenteries européennes les plus efficientes, avec un bilan carbone 25% meilleur que la moyenne européenne.

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Qu’est-ce qui permet au site d’être plus efficient?

Le site produit sa propre électricité grâce à des panneaux solaires et à une turbine qui valorise l’énergie thermique de l’usine. Des projets en cours nous permettront aussi d’utiliser jusqu’à 95% de combustibles alternatifs, issus de la valorisation de déchets. En matière d’économie circulaire, grâce à une nouvelle installation qui valorise sous forme de matières premières alternatives 100 000 tonnes de déchets minéraux par an, nous préservons les ressources naturelles et économisons l’espace en décharge. Sur les aspects de biodiversité, la carrière du Mormont est aux avant-postes et constitue un refuge pour des oiseaux rares, des chamois et des amphibiens.

Comment se porte la demande en ciment en Suisse?

Elle est stable. En voulant nous étendre sur le site de la Birette [un plateau adjacent au site d’extraction actuel], nous ne voulons d’ailleurs pas produire davantage. C’est une opération à long terme qui vise à garantir que nous pourrons continuer à produire dans la région à l’avenir.

Est-ce que cela signifie que l’occupation du site par les zadistes n’a pas eu un grand impact sur vos activités?

Non, l’occupation des zadistes pose des risques importants en termes de sécurité. En vue de la prochaine étape d’exploitation de la Birette, nous tenons à ce que le terrain soit libéré pour que la campagne de fouilles archéologiques puisse débuter au plus vite afin de tenir le calendrier prévisionnel du projet.

Quel est le potentiel de la Birette?

Grâce à nos projets de préservation des ressources, l’étape d’exploitation de la Birette, prévue initialement pour sept ans, devrait être prolongée jusqu’en 2035. Ce projet s’inscrit dans la continuité de ce que nous faisons ici depuis 70 ans [la carrière d’Eclépens est exploitée depuis les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale].

Combien y a-t-il de carrières dédiées à la production de ciment en Suisse?

Il y a six cimenteries en Suisse, dont trois appartiennent à Holcim Suisse (à Eclépens, Siggenthal en Argovie et Untervaz dans les Grisons). Deux autres appartiennent à Jura Cement, propriété du groupe irlandais CRH [dans le canton du Jura et en Argovie] et une à Vigier, filiale du groupe français Vicat [dans le Jura bernois].