Portrait

Simon Murray, mercenaire des affaires

L’homme d’affaires britannique, administrateur de Richemont et ex-président de Glencore, est un ancien légionnaire qui a combattu pendant la guerre d’Algérie

Mauvaise nouvelle: il va falloir retourner chercher les cadavres. De quoi les identifier, en tout cas. En cette soirée du 1er décembre 1960, en pleine guerre d’Algérie, le jeune légionnaire Simon Murray et son compagnon d’armes Dornach sont désignés volontaires pour aller retrouver les trois Arabes abattus plus tôt dans la journée. Après des heures de recherches dans la nuit noire du Djebel, les deux hommes mettent la main sur les dépouilles. Dornach sort son canif et attaque la découpe. Il mettra trente minutes pour trancher les deux cous.

Le troisième visage est trop abîmé par les balles, ça n’en vaut pas la peine. Simon Murray glisse les têtes dans son sac et les rapporte jusqu’au camp de base. L’agent des services secrets dépêché sur place peut les identifier. Mission accomplie. Plus tard dans la nuit, pour faire une blague, un légionnaire cachera l’une des têtes dans la casserole de soupe du régiment.

Simon Murray en rigole encore. L’œil vif, pétillant, l’homme d’affaires aujourd’hui âgé de 76 ans avale une rasade de champagne. «Je te dis, ça pèse lourd, deux têtes!» Cette anecdote occupe trois pages dans son livre*. Il y en a mille autres. Plus ou moins morbides, plus ou moins comiques. Plus ou moins véridiques? «Non, tout est 100% vrai. Comment est-ce que je pourrais inventer des histoires pareilles?»

Homme d’affaires et aventurier

Après cinq années de légion passées dans la poussière de l’Afrique du Nord (1960-1965), Simon Murray a retrouvé le monde civil. Il a changé de costume, mais pas de mission: sillonner la planète et monnayer ses services. Son entregent, son intelligence, son humour, sa loyauté et sa capacité à sceller des deals lui ont permis de gravir les échelons du monde des affaires à une vitesse effrénée.

Depuis son entrée chez Jardine Mathesom à Hongkong en 1968, il a notamment été (dans le désordre): homme de confiance du multimilliardaire hongkongais Li Ka-shing, patron de Deutsche Bank pour l’Asie, membre du conseil d’administration de Hermès, empêtré dans un scandale financier avec Sino-Forest, administrateur de Huawei… Il a aussi cofondé Orange et l’a revendu pour 33 milliards de dollars à Mannesman en 1999. Il était le président du conglomérat zougois Glencore à l’heure de son entrée en bourse et du rachat de Xstrata.

A titre personnel, la reine d’Angleterre l’a décoré de la distinction de Commandeur de l’Empire britannique – un peu comme James Bond – et la France l’a nommé Chevalier de la Légion d’honneur. Il a aussi été le plus vieil homme à atteindre le pôle sud sans assistance. C’était en 2004, il avait 64 ans et il a tiré une luge de 155 kilos pendant 58 jours à des températures atteignant -30 degrés.

Plus récemment, on l’a aperçu à Genève, durant l’assemblée générale de Richemont. Assis à la table des administrateurs. A la fin de la partie officielle, devant quelques journalistes, le président du groupe de luxe Johann Rupert l’a pris dans ses bras en riant: «Méfiez-vous de lui, c’est un ancien légionnaire!» Juste avant qu’il ne grimpe dans une grosse berline noire, on lui a proposé une interview. Un mois plus tard, rendez-vous était pris dans son appartement à Paris.

D’un cargo à vapeur à la fonderie de fer

«Welcome to my pied-à-terre!» En costume décontracté, le septuagénaire jongle entre le français et l’anglais, parle rapidement. Déborde d’énergie. Il nous installe dans un salon décoré avec toute sorte de tableaux, une table basse encombrée de livres et un grand piano à queue. En fond sonore, Ray Charles. Il nous verse une coupe de champagne et demande: «Alors, de quoi parle-t-on?» C’est vrai, reprenons au début.

«Le premier souvenir de ma vie, c’est le bruit des bombes allemandes qui tombent sur Londres. Ça faisait «bom… bom… bobom». Quelqu’un me prend dans ses bras pour descendre à la cave. Je vois encore la couleur des ampoules orange dans les escaliers.» Ses parents sont divorcés et les deux frères Murray sont placés dans un orphelinat.

Il passe son enfance et son adolescence à l’école privée de Bedford, au centre de l’Angleterre et, comme sa mère s’est remariée avec un Néerlandais, rentre sur le continent durant ses vacances. Où il s’ennuie. Alors il lit quantité de livres et en particulier Beau Geste, de Percival Christopher Wren. Un roman qui raconte comment trois frères se retrouvent dans la légion étrangère française.

«A cette époque, l’Empire britannique était grandiose. Les Indes, la Chine, l’Australie, le Kenya, ça faisait rêver.» En 1958, à 18 ans, Simon Murray va rêver sur le port de Rotterdam et décide sur un coup de tête de s’embarquer comme mousse sur un cargo à vapeur en partance pour l’Amérique du Sud.

Neuf mois plus tard, de retour en Europe, il va suer dans la fonderie de fer d’un aïeul, à Manchester. «Je gagnais 7 livres par semaine dans des conditions effroyables…» L’avantage, c’est qu’il y rencontrera Jennifer, la femme de sa vie avec qui il est encore marié aujourd’hui. Il essaie de se faire engager dans l’armée, mais on ne veut pas de lui à cause d’un léger daltonisme. «Et là, j’ai repensé à Beau Geste, à cette armée lointaine qui, dans ma tête, chassait des rebelles sur des chameaux, dans le désert et je me suis dit: je vais rejoindre la Légion.»

La réalité est moins romantique. Ce seront cinq années brutales et sanglantes que Simon Murray raconte consciencieusement dans de petits carnets. Il en a tiré un livre, publié en 1973, puis un film. Il n’a aucun regret à l’avoir fait. Recommanderait-il la légion à l’un de ses trois enfants? «Bien sûr que non, je ne recommanderais ça à personne…»

Donald Trump, un «taureau fou»

Le disque de jazz tourne dans le vide. Simon Murray s’interrompt. Si l’on ne va pas manger maintenant, il sera trop tard. On descend dans la rue, marche 10 mètres et on arrive «Chez Fernand». Jean-Baptiste, le patron, salue «Simon» avec une accolade. Ce dernier commande deux verres de vin – «celui que tu veux, Jean-Baptiste, mais pas du Bordeaux».

Comment son expérience dans la légion a-t-elle influencé la suite de sa carrière? «Je n’ai pas vraiment de réponses. La légion m’a appris le français et l’allemand. Peut-être une certaine habilité à me mélanger avec toutes les nationalités. La discipline, aussi» Simon Murray choisit le poisson cru plutôt que le carré d’agneau en sauce. «C’est aussi ça, la real fucking discipline!» Encore un puissant éclat de rire.

Simon Murray manie rarement la langue de bois. C’est d’ailleurs ce qui lui a joué un tour quand il est arrivé à la présidence de Glencore. Dans une interview, il a déclaré que les quotas de femmes n’étaient pas respectés dans les conseils d’administrations parce que celles-ci n’étaient pas aussi ambitieuses que les hommes. «Comment imaginer que je ferais appel à des femmes alors que je sais qu’elles tomberont enceintes et qu’elles seront absentes pendant neuf mois?», disait-il. Le tollé a été mondial. C’est d’ailleurs ce qui ressort en premier lorsque l'on tape son nom dans Google «C’était un malentendu, mes propos ont été déformés», prétend-il. Et ajoute, avec un clin d’œil, qu’il serait ravi d’être le seul homme dans ses conseils d’administration.

Ce franc-parler ressort à l'heure de commenter l'élection de Donald Trump. «Dans la vie, toute est une question de comparaison. Dans ce cas, on avait le choix entre un taureau fou et un serpent vicieux», explique-t-il. Lui aurait choisi le taureau: «Plus facile à voir, plus facile à dresser et probablement plus facile à satisfaire...»

«Jean-Baptiste, please, two Tartes Tatin!» Un coup d’œil à la carte le confirme, c’est un habitué. La «Tarte Tatin Simon Murray, caramel maison et crème fraîche d’Isigny», première proposition de dessert, coûte 9,50 euros.

Ivan Glasenberg en guise de chauffeur

Retour à Glencore. Comment a-t-il été propulsé à la tête de ce géant qui réalisait à l’époque un chiffre d’affaires de 235 milliards de dollars? «J’ai un appartement à Klosters, où je vais skier. En 2010, mon ami Nathan Rothschild est venu m’y voir en me disant qu’Ivan Glasenberg [ndlr: patron et actionnaire majoritaire de Glencore] cherchait un chairman et avait pensé à moi…» – les deux hommes se connaissent depuis les années 1970, quand Simon Murray achetait du charbon à Ivan Glasenberg pour la société China Light and Power.

Le patron de Glencore veut donc le rencontrer dès que possible, mais Simon Murray s’envole le lendemain pour l’Asie. «Il est venu me chercher en voiture pour me conduire à l’aéroport. Le long du trajet, on a parlé de la société. Les mines, je connaissais peu. En revanche, je connaissais très bien John Bond qui était le président de Xstrata [ndlr: que Glencore voulait racheter].» Une fois à l’aéroport, Simon Murray a une dernière question: combien sera-t-il payé? «Autant que l’on pourra», répond Ivan Glasenberg. Simon Murray s’esclaffe et plante sa fourchette dans sa tarte Tatin.

Lire aussi: Glenstrata, un poker à 80 milliards (26.09.2012)

Glencore, Richemont et la famille Schmidheiny

Pour comprendre sa présence dans un autre groupe suisse, Richemont, il faut remonter plus loin dans le temps. En 1984, il atterrit en Afrique du Sud pour rencontrer Anton Rupert. Il veut lui racheter la marque Dunhill, dont il gère les affaires asiatiques depuis plusieurs années. Rupert refuse, mais les deux hommes s’entendent bien et passent la journée ensemble. Après le repas du soir, dans la cuisine, un jeune banquier d’affaires en costume trois-pièces vient les saluer: Johann Rupert.

«Plus tard, il m’a demandé de le rejoindre chez Richemont. Problème: j’étais déjà chez Hermès. Mais comme Johann avait placé environ 50 millions de dollars dans mon fonds d’investissement, je ne pouvais pas lui dire non. Jean-Louis Dumas [ndlr: patron d’Hermès] l’a bien compris et m’a laissé filer.»

Outre ces deux entreprises et son appartement aux Grisons, Simon Murray a encore un autre lien avec la Suisse: la famille Schmidheiny (ex-Holcim) – Thomas est un actionnaire «significatif» de Simon Murray & Co, son fonds d’investissement.

«Même les policiers font des erreurs»

A l’entendre raconter sa carrière, on réalise que bon nombre des entreprises pour lesquelles Simon Murray a travaillé ont été pointées du doigt par des ONG, parfois pour des manquements aux droits humains, parfois pour des problèmes environnementaux. Est-ce qu’il y voit un problème? «D’abord, tout le monde fait des erreurs. Même les policiers. Ensuite, toutes les sociétés ont des ennemis. Des milliers de gens détestent BP. Des milliers de gens détestent Glencore. Des milliers de gens détestent Vodafone. Pareil pour les banques, les sociétés actives dans le nucléaire, les géants technologiques… Mais ces entreprises sont quand même utiles, non?» Simon Murray en est convaincu, il fait partie des «bons». «Ce n’est pas modeste de dire ça, mais je trouve que je suis terrific

A l’année, le globe-trotter habite à Hongkong, mais aussi à Singapour. Il a un appartement à Klosters, un autre à Paris et une maison dans le sud de la France. Il a vendu son yacht mais possède un hélicoptère Gazelle avec lequel il fait peur à ses amis. Avant de partir, on lui demande encore: lui, n’a-t-il peur de rien? «Je ne sais pas. J’aurais peut-être eu peur dans les tremblements de terre en Italie, la semaine dernière.»

Il embraye sur une anecdote: alors qu’il visitait des mines au Botswana il y a une vingtaine d’années, tenu en joue par des paramilitaires armés jusqu’aux dents, il s’en était sorti grâce à un petit tour de magie qui avait amusé tout le monde. En racontant cette histoire, il fait habilement disparaître puis réapparaître une olive dans ses mains. «On se sort de toutes les situations, même les plus dangereuses, à condition d’avoir une blague et un tour [a joke and a trick]», affirme-t-il dans un sourire.

Dans le train du retour, on réalise que l’on n’a même pas évoqué son voyage au Pôle sud. Serait-il possible de terminer l’interview par téléphone? Il répond en un SMS de huit mots: «Il faisait très froid et j’ai perdu 23 kgs.»


* «Legionnaire; Five years in the french foreign legion», Predisio Press, 368 pages

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