Jérôme Cahuzac a-t-il un jour profité de cette vue plongeante sur l’hôtel-casino le plus emblématique d’Asie du Sud-Est? L’ancien ministre français du Budget, contraint de révéler qu’il possédait bien un compte en Suisse à la banque Reyl, puis à Singapour chez Julius Baer, pourra en tout cas contempler à loisir la grande roue qui domine le détroit de Malacca, et la spectaculaire piscine au sommet du Casino Sands s’il rend un jour visite, ici, à l’établissement financier genevois symbole de son naufrage politique.

Au 16e étage de la tour numéro 2 du Marina Bay Financial Center, les bureaux de la banque Reyl embrassent, comme ceux de la plupart des banques re­groupées dans ce labyrinthe de gratte-ciel tropicaux, une vue panora­mique sur le «miracle» singapourien. Ascenseur avec écran de télévision, diffusant les analyses boursières de Channel News Asia, couloirs bondés de messieurs pressés en chemise blanche col ouvert et de dames en tailleurs stricts, sécurité draconienne obligeant tout visiteur à décliner son identité avant d’accéder aux étages de cette «Tower 2» occupée, entre autres, par la salle de marchés de Barclays ou celle de Nomura Securities. Reyl, désormais sous le coup d’une enquête en France, intrigue par le calme plat derrière sa porte vitrée. L’unique réceptionniste qui prend notre carte de visite paraît bien seule.

Dernier-né des complexes financiers de verre et d’acier qui, depuis la fin des années 80, ont poussé à Singapour comme des champignons autour du quartier de Raffles Place, le «Marina Bay Financial Centre» est l’une des vitrines de cette île-Etat devenue l’un des premiers coffres-forts mondiaux, en concurrence avec la Suisse. Tous les acteurs financiers internationaux de premier plan sont là. Quantité de banques privées suisses y ont ouvert des filiales (voir carte). Le 11 juillet, la Banque nationale suisse (BNS) y inaugurera ses locaux, situés dans la même tour que ceux de Julius Baer. Le bureau (une représentation dans le langage officiel) de la BNS doit aider «ses opérations sur le marché des changes 24 heures sur 24», annonçait un communiqué en décembre dernier.

S’il n’était l’étouffante chaleur humide qui fait opter le piéton pour le métro climatisé ou les taxis, une demi-heure à pied suf­firait pour faire le tour de cette plaque tournante asiatique de la gestion de fortune. Micro-Etat, ambition maximale: «Le secret de Singapour? Des infrastructures presque parfaites et une carotte devenue l’obsession de tous les banquiers: les montagnes d’argent générées par l’incroyable prospérité de l’Asie de l’Est», assène Urs Brutsch, l’un des gestionnaires suisses indépendants les plus en vue de la place.

Ce magot asiatique n’est pas un mirage. Au contraire: il affole tous les compteurs bancaires. L’uni­versitaire Kishore Mahbubani, ­ex-ambassadeur de Singapour à l’ONU et auteur à succès*, abat les chiffres comme des cartes: «En 2020, la classe moyenne asiatique comptera 1,7 milliard de personnes contre 500 millions aujourd’hui, soit trois fois plus! Et le nombre des milliardaires augmente encore plus vite…», explique-t-il dans son bureau de l’Institut Lee Kuan Yew pour les politiques publiques. Un nom indissociable du miracle insulaire: celui du père de l’indépendance, ancien premier ministre, 90 ans en septembre, dont le fils Lee Hsien Loong n’est autre que l’actuel chef du gouvernement.

Le succès de Singapour est une affaire de famille. A tous points de vue. Impossible, par exemple, de recueillir comme en Suisse ou même à Hongkong – sa rivale asiatique – l’avis d’opposants farouches à cette omniprésence de la finance dans l’île. «Les banques font partie de notre ADN», reconnaît Pratam Singh, l’un des cinq députés d’opposition sur 99 parlementaires. Le fonds d’investissement souverain insulaire est actionnaire d’UBS à hauteur de 8%. Les anciens ministres ou hauts fonctionnaires truffent les conseils d’administration des banques. Le parlement approuve et vote sans barguigner les décisions de l’exécutif.

«La notion de conflit d’intérêts n’existe pas… car tout le monde est en quelque sorte actionnaire de Singapore Inc.», analyse un diplomate. L’Etat de droit, vanté par les autorités, est à la fois inflexible et aux ordres. «Les inspections et les réprimandes de l’Autorité monétaire de Singapour (MAS, le gendarme financier) sont tout, sauf des plaisanteries, confirme un banquier européen, vétéran de l’île. Ne pas respecter les règles, c’est risquer d’énormes amendes, voire la prison. Et être assuré de ne plus jamais retrouver de travail ici.» Vendredi passé, vingt banques se sont d’ailleurs vu réclamer des centaines de millions de francs de caution. Le MAS les soupçonne de manipulation de plusieurs taux de change.

Ouvert sur le monde, classé parmi les économies les plus compétitives de la planète tout en restant verrouillé de l’intérieur, Singapour est un aimant naturel pour ceux que les banquiers privés s’arrachent: les «Ultra High Net Worth Individuals», les plus riches parmi les plus riches. C’est ici, à l’hôtel Ritz-Carlton, qu’UBS a convié pour la seconde année consécutive, à la mi-mai, ses clients les plus fortunés. C’est ici, à la fierté générale, que Deutsche Bank s’apprête à ouvrir l’une de ses plus grandes salles des coffres. Pas étonnant que les Ferrari et les Porsche soient alignées comme à la parade au pied des immeubles de la «City» locale, alors que cette île exiguë se traverse en trente minutes. Pas étonnant qu’en dix ans, le tarif des licences bancaires ait triplé, de 5 à 15 millions de dollars singapouriens: «A elle seule, l’Indonésie voisine génère chaque année une dizaine de nouveaux milliardaires, poursuit notre banquier privé européen. Le dernier auquel j’ai rendu visite possède une centaine d’appartements à Singapour et loge, à Djakarta, dans un immense penthouse au sommet de la tour familiale. A côté, la Suisse fait pauvre.»

Et l’argent «gris» européen? Et les accusations portées contre le «paradis fiscal» singapourien? Et la réputation des banques suisses empêtrées dans les scandales d’évasion fiscale aux Etats-Unis ou en France? Motus. Ou presque. La signature par Singapour, fin mai, de la Convention d’entraide élargie de l’OCDE, et l’engagement à signer d’ici la fin 2013 un accord Fatca modèle 1 avec les Etats-Unis, visent à refermer le couvercle.

Résultat: les interlocuteurs locaux éludent. «Les banques suisses et la marque «Swiss Banking» se portent plutôt très bien ici, estime Urs Brutsch, par ailleurs trésorier de la Swiss Business Association. Je ne crois vraiment pas que leurs clients asiatiques perçoivent comme un problème les difficultés d’UBS aux Etats-Unis. Car ne l’oubliez pas: ici, la gestion des fortunes européennes est, en termes de montants, assez marginale.» L’ambassadeur helvétique Thomas Kupfer élargit le débat: «Singapour, c’est aussi un tremplin pour la région, une économie diverse ouverte aux entreprises suisses.» Le chef du Département fédéral de l’économie, Johann Schneider-Amman, n’a pas pour rien fait le déplacement en novembre 2012. Pas question de comparer ce petit pays, où le revenu annuel par habitant dépasse les 50 000 euros, avec une vulgaire juridiction à palmiers.

Le débat, dans les bureaux des banques suisses autour de Raffles Place, porte plutôt sur d’autres risques et d’autres tendances. L’un des chiffres casse-tête, pour les établissements financiers helvétiques, est, dit-on, celui des banquiers de plus en plus tentés de préférer Singapour aux rives du Léman. Une fuite des cerveaux, avec portefeuilles de clients sonnants et trébuchants en bandoulière. Avec 1400 milliards de fonds gérés, contre plus de 4000 en Suisse, l’île-Etat est, sur le papier, encore très loin derrière. Mais demain?

«L’île a quatre avantages, argumente l’économiste Manu Bhaskaran: ses connexions avec la diaspora chinoise mondiale, sa proximité idéologique avec l’Occident, sa localisation au cœur de l’Asie du Sud-Est et sa réputation farouche d’indépendance. Alors qu’à Hongkong, Pékin est en embuscade.»

Michael Blake, de la banque britannique Coutts, est familier de Genève. Il confirme: «Singapour va consolider sa réputation de pôle d’attraction pour la gestion de la richesse asiatique, justifiant un transfert progressif des capitaux et des hommes qui les gèrent de ce côté-ci de la planète.» Une attraction due aux opportu nités, mais aussi au style de vie de cette «Suisse de l’Asie», moins formelle, sécurisante et agréable pour les familles. Des banques privées jusque-là discrètes au niveau mondial, comme la Bank of Singapore, attirent aujourd’hui sans surprise les gestionnaires de fortune helvétiques. Une firme locale comme HP Wealth Management, d’Urs Brutsch, compte parmi ses partenaires un ancien de Pictet et un ex BNP-Paribas: «10% de l’effectif mondial de Coutts travaillent actuellement en Asie, poursuit Michael Blake, et nous prévoyons d’y augmenter le nombre de nos banquiers privés. Cela en dit long.»

Le métier change aussi. Les banques privées genevoises doivent s’adapter, à Singapour, à des clients d’un tout autre style: des nouveaux riches asiatiques qui veulent continuer de s’enrichir. Et vite. Une clientèle bien éloignée des Européens réfugiés au bord du Léman pour son secret bancaire et pas trop regardants côté rendements: «Les Asiatiques sont beaucoup plus exigeants, poursuit Urs Brutsch. Ils veulent du conseil, une disponibilité permanente, du profit à court terme. Conserver leur argent ne suffit pas.» Autres latitudes, autres méthodes: «La banque suisse saura se réinventer si elle comprend qu’elle doit absolument le faire et prend les bonnes décisions, conclut notre interlocuteur. Or de ce point de vue, Singapour a une vertu: c’est un très bon laboratoire.»

* «The Great Convergence», Public Affairs Publishing, 2013.

«La notion de conflit d’intérêts n’existe pas… car tout le mondeest en quelque

sorte actionnairede Singapore Inc.»