Entamer des négociations de libre-échange et étudier la place financière. Tels sont les deux thèmes du voyage que Pascal Couchepin entame aujourd'hui à Singapour. Durant quatre jours, le conseiller fédéral rencontrera différents membres du gouvernement, dont le ministre de l'Industrie et du Commerce qu'il connaît bien, ainsi qu'une kyrielle de représentants du monde économique, au sein duquel le secteur financier occupera une place de choix. Sans oublier un crochet d'un jour à Brunei, où un ministre suisse se rendra pour la première fois.

Dans le cadre de l'AELE, la Suisse multiplie les accords bilatéraux de libre-échange, notamment pour pallier la paralysie de l'OMC. Il arrive parfois que l'association regroupant la Suisse, la Norvège, le Liechtenstein et l'Islande devance l'Union européenne. Ce fut le cas au Canada et ce le sera à Singapour. L'activisme de la Suisse dans le domaine des alliances doit être mis en parallèle avec celui de Singapour. Face aux membres d'une Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) très hétérogène, parfois réticente à l'abaissement des barrières douanières et à l'actualité politique souvent instable, Singapour fait en effet figure de locomotive. Elle s'est lancée activement dans la mode des accords commerciaux bilatéraux, en nouant des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, le Japon et le Mexique notamment.

Elle espère aujourd'hui faire de même avec l'Europe. La majorité de ses exportations se dirige actuellement vers les Etats-Unis. Or, ces derniers affrontent un ralentissement économique plus fort que prévu, diminuant du même coup la demande pour les produits asiatiques. Les effets sur l'économie de Singapour se font déjà sentir. Après une progression de 10,1% en 2000, la croissance du PIB devrait faiblir à 5-7%. Dès juillet dernier, constate Nicolas Holliger, analyste chez Pictet & Cie, les exportations ont commencé à subir le contrecoup de la baisse de la demande des Etats-Unis. De surcroît, la petite île, qui a choisi de miser sur la Nouvelle Economie, notamment sur la production de composants électroniques, a dû affronter en ricochet l'éclatement de la bulle spéculative sur le Nasdaq. Les risques d'une forte dépendance à un secteur et à une zone géographique sont réels. Selon la banque ING Barings, une baisse de 10% des exportations de produits électroniques à destination des Etats-Unis entraînerait un recul du PIB singapourien de 2,2%. D'où l'intérêt de développer les échanges commerciaux avec l'Europe – et dans la foulée avec l'AELE – qui, pour sa part, devrait connaître une baisse de régime moins prononcée qu'outre-Atlantique. Couplé à la bonne tenue de la demande intérieure et de certains secteurs importants comme la finance ou l'immobilier, le rapprochement de Singapour et du Vieux Continent devrait permettre d'atténuer sensiblement les désagréments venus d'Amérique.

L'autre objet, plus discret, de la visite de Pascal Couchepin concerne la place financière. Il s'agira notamment, selon un haut fonctionnaire fédéral, de connaître le point de vue de Singapour sur les débats qui animent en ce moment l'Union européenne sur la fiscalité de l'épargne. La présence importante de banquiers lors du voyage de Pascal Couchepin démontre que la question suscite un grand intérêt.

Devenir le numéro un

Contrairement à la Suisse, Singapour n'apparaît pas comme un pays tiers tenu d'adopter des mesures «équivalentes» à celles de l'Union européenne. On se rappelle que, lors du sommet de Feira en juin 2000, les Quinze ont accepté le principe de l'échange d'informations. Dès lors, les questions que se posent les banquiers suisses sont les suivantes: quelle attitude Singapour adoptera-t-elle dans ce débat? Quelle est sa définition du secret bancaire? Et de la lutte contre le blanchiment? Entend-elle coopérer contre l'évasion fiscale même si cela ne lui est officiellement pas demandé? Va-t-elle au contraire se poser en concurrente pour tenter de récupérer la clientèle européenne qui quitterait la Suisse si le secret bancaire venait à disparaître? «Les réponses ne seront sans doute pas claires, reconnaît Michel Dérobert, secrétaire général du Groupement des banquiers privés. Mais nous devons suivre de manière très attentive ce qui se passe sur les grandes places offshore.»

Ce qui est clair en tout cas, c'est que Singapour multiplie les initiatives pour devenir la première place financière de la région. Avec l'objectif que l'apport des services financiers au PIB passe de 11% – une proportion similaire à celle de la Suisse – à 18-20%.