Tour du monde de l’innovation

Singapour prend

son temps

Les conditions pour une floraison des start-up semblent réunies à Singapour. L’incubateur The Joyful Frog Digital abrite les ­sociétés émergentes au sein de Block 71, l’épicentre de l’écosystème entrepreneurial de Singapour. Depuis 2011, une centaine de start-up et un grand nombre d’investisseurs cohabitent dans cet écosystème, à proximité de l’Université NUS. L’Infocomm Development Authority (IDA), organe officiel du gouvernement ayant pour mission de favoriser l’essor de l’industrie des télécommunications, a récemment mis en place Infocomm Investments, un fonds de 200 millions de dollars et un programme de financement visant à stimuler l’émergence et la croissance de start-up basées à Singapour. L’objectif ambitieux d’IDA est d’atteindre une masse critique de 500 jeunes sociétés à forte croissance dans les cinq ans à venir.

Ces deux exemples concrets illustrent comment Singapour, une jeune cité-Etat de 50 ans à peine l’année prochaine, a brûlé les étapes du développement économique, et permettent d’entrevoir pourquoi elle caracole aux premiers rangs des classements de l’innovation et de la compétitivité aux côtés de la Suisse.

Après avoir misé sur la manufacture, essentiellement dans l’électronique, la ville-Etat a investi lourdement dans les domaines à forte valeur ajoutée tels que les sciences de la vie, le cleantech et les technologies de l’information. Sans ressources naturelles, l’île de la taille du lac Léman abritant un peu plus de 5 millions d’habitants a su se positionner comme centre régional, voire mondial dans nombre de domaines, que ce soit le secteur bancaire, le trading ou la recherche. Après avoir attiré des investissements étrangers conséquents (la Suisse est le 5e investisseur étranger), créé un environnement extrêmement favorable pour les centres régionaux de grandes entreprises globales (300 entreprises helvétiques), la ville du lion se focalise sur la durabilité de son développement, notamment au travers de l’optimisation de la productivité dans les PME locales, l’attraction de PME étrangères et la création de start-up.

Un régime avancé en matière de protection intellectuelle, une main-d’œuvre qualifiée et parlant anglais, de même que des programmes d’encouragement à l’innovation proposés par divers organes gouvernementaux tels que Spring rendent cet écosystème très dynamique. Ainsi, Singapour est fréquemment qualifiée de version asiatique de la Silicon Valley. En effet, la majorité des start-up y sont actives dans les technologies de l’information et de la communication, spécifiquement dans le service, commerce et jeu en ligne, de même que les applications mobiles.

Une belle illustration de la success story Singapour? La plateforme de streaming vidéo Viki, qui offre tout type de programmes télévisés à la demande, a été rachetée pour 200 millions de dollars en septembre 2013 par Rakuten, leader japonais du commerce en ligne. Cette acquisition constitue un signal positif pour l’ensemble de la scène entrepreneuriale locale et conforte également le gouvernement dans son choix de privilégier certains domaines clés à fort potentiel de croissance.

Issue d’un projet initié aux Etats-Unis en 2007 par des étudiants de Stanford et de Harvard, les fondateurs décident de déménager leur start-up à Singapour en 2008 afin de profiter des conditions favorables en place tout en ayant un accès facilité au marché asiatique. L’acquisition de Viki par Rakuten constitue également une étape essentielle vers un écosystème indépendant et autonome. En effet, les entrepreneurs et investisseurs réinvestissent généralement à leur tour dans d’autres start-up, remplaçant ainsi progressivement le soutien financier du gouvernement voué à diminuer à long terme.

Cependant, le nombre encore limité d’histoires à succès, spécifiquement dans les domaines high-tech, pourtant favorisés par le gouvernement, rappelle la relativement récente histoire entrepreneuriale de Singapour, qui se traduit par un manque d’investisseurs-mentors, et une certaine disparité entre les entrepreneurs locaux et étrangers. Une aversion au risque solidement ancrée dans les mentalités locales freine encore les aspirations entrepreneuriales des Singapouriens. Ceux-ci préfèrent la relative sécurité ainsi que le prestige associés à des postes dans l’administration ou au sein de grandes entreprises locales et internationales.

L’écosystème start-up de Singapour fait donc face à un défi majeur: changer les mentalités sur l’entrepreneuriat et des risques associés. Le gouvernement joue un rôle clé dans la mise en place de cet écosystème, mais l’entrepreneuriat par essence semble être un processus difficilement programmable dans son ensemble, et dépend aussi d’un développement organique et d’un contexte sociétal favorable.

Et les acteurs suisses dans tout cela? Lotaris, Actigenomics, Attolight, Planitswiss, Gastros, Breew sont quelques-unes des sociétés helvétiques qui ont su récemment tirer avantage de l’écosystème local. L’innovation sur fond de développement durable, s’adressant à une classe moyenne asiatique à pouvoir d’achat démultiplié, présente de belles opportunités pour les entrepreneurs suisses dans ce hub asiatique en plein essor.

Collaboration: Sébastien Monnet

* Directrice de Swissnex Singapour