Violente récession aux Etats-Unis, faible impact des remous autour du secret bancaire suisse sur Singapour et Hongkong… Fidèle à sa réputation, le gérant suisse Marc Faber n'hésite pas à livrer des appréciations à contre-courant. Etabli à Hongkong, il nous invite à un tour d'horizon sur les grandes questions qui touchent la région.

Le Temps: Les Bourses asiatiques ont chuté en l'an 2000 dans la foulée du Nasdaq. Comment la situation va-t-elle évoluer cette année?

Marc Faber: Après avoir perdu près de 50% de leur valeur l'an dernier, les marchés boursiers asiatiques sont aujourd'hui relativement bon marché, je dis bien relativement, comparés ceux d'Europe et des Etats-Unis. J'ai peur que ces derniers ne s'engagent dans une formidable récession de longue durée. D'une part parce que la dette américaine est très élevée, d'autre part parce que le boom des investissements entraînera des surcapacités qui ne se résorberont que lentement.

Dans ce contexte, le marché des actions ne devrait pas réaliser de bonnes performances. Les places asiatiques toutefois, parce qu'elles sont actuellement attractives, pourraient gagner 10% à 20% par année.

– Singapour a beaucoup investi dans les nouvelles technologies. Quel sera l'impact du ralentissement économique américain sur l'activité de l'île asiatique?

– L'économie singapourienne se porte mieux que partout ailleurs sur le continent car elle est bien gérée, diversifiée et financièrement solide. La baisse de régime aux Etats-Unis affectera le secteur électronique de Singapour mais, dans l'ensemble, l'île se trouve dans une meilleure situation pour affronter une tempête économique que les autres pays asiatiques, qui souffrent encore de surendettement.

– Selon un sondage récemment réalisé à Singapour, il semble que les perspectives de croissance des multinationales soient meilleures que celles des petites et moyennes entreprises. S'achemine-t-on vers une économie à deux vitesses?

– J'en doute. Je pense au contraire que les multinationales vont affronter une concurrence croissante des firmes locales ces prochaines années. Peu après la chute du bloc soviétique et le début de la globalisation, les PME ont souffert de leur manque de compétitivité par rapport aux grandes sociétés. Mais elles se sont rattrapées depuis. Aujourd'hui dans les pays émergents, elles grignotent des parts de marché aux multinationales. En Chine, ce ne sont pas ces dernières qui possèdent les plus grosses parts de marché.

D'autres pays comme l'Inde développent des secteurs de pointe comme l'industrie du software ou de la pharma. Une société indienne veut par exemple commercialiser un remède contre le sida à bas prix. Dans un tel contexte, pensez-vous que les pays émergents accepteront de payer très cher les produits des multinationales?

– Comment jugez-vous les efforts des autorités singapouriennes pour restructurer leur place financière en vue de rivaliser avec celle de Hongkong où vous êtes établi?

– Singapour a développé son marché financier de manière fantastique ces quinze dernières années. Je pense qu'elle va encore accroître son importance aux dépens de Hongkong. Car celle-ci n'est plus un Etat indépendant. De surcroît, la Chine, qui la contrôle de plus en plus, entend favoriser Shanghai comme premier centre financier du pays. Je ne suis pas très optimiste sur l'avenir de Hongkong. A l'époque où la Chine était fermée, le petit Etat lui servait d'ouverture sur le monde.

Aujourd'hui, elle en a beaucoup moins besoin. Tout comme les multinationales qui préféreront s'établir directement en Chine où le prix de l'immobilier est huit fois moins élevé qu'à Hongkong. En fin de compte, les perspectives sur Hongkong et la Chine sont liées. Si l'on est optimiste sur l'un, on est pessimiste sur l'autre.

– Une partie de la communauté bancaire helvétique craint que Hongkong ou Singapour ne profite des pressions auxquelles est soumis le secret bancaire pour drainer des capitaux étrangers déposés aujourd'hui en Suisse. Qu'en pensez-vous?

– Hongkong n'a aucune chance de se poser en concurrent de la place financière suisse, notamment parce que ce n'est pas un Etat indépendant. Je doute

également que Singapour en profite largement. Le secret bancaire n'y est pas absolu et les Etats-Unis ainsi que l'Europe, qui sont de grandes puissances, peuvent assez facilement mettre l'île sous pression.

De surcroît, je pense que les clients européens des banques suisses ont suffisamment de bons avocats pour trouver une solution – comme la constitution d'une fondation – sur place.