Six ans après la crise, le schisme entre finance et public reste intact

Ethique Les appels à un changement de l’enseignement n’ont pas été suivis d’effets

Des universitaires dénoncent le manque de «vulgarisateurs» et la «récupération» des critiques du système

La crise la plus grave sur le Vieux Continent depuis l’après-guerre a remis un peu d’économie à la télévision. Chargés de prononcer des gros mots comme «politique monétaire», les Monsieur Loyal se sont invités dans les émissions politiques. En France, l’Education nationale concocte des ­fiches pour ses enseignants – «qu’est-ce qu’un marché?» ou «à quoi sert la monnaie?». Pendant ce temps, en Suisse, «plus de la moitié de la population qualifie ses connaissances financières de bonnes ou très bonnes», assure un sondage commandé par AXA IM.

En marge de cet autosatisfecit, certains universitaires chargés d’éduquer les futurs cadres du secteur financier ont un message un peu différent. «En réalité, le grand public ne comprend rien à ces questions et il n’y a plus assez d’experts à même de les vulgariser – ceux qui prétendent le faire ne visent qu’à diffuser un message politique qu’il soit ultralibéral ou altermondialiste», rétorque Denis Dupré, enseignant à l’Institut national polytechnique de Grenoble (Ensimag). Avant de balayer les soupçons de populisme dans cette remarque. «Ne pas faire le moindre effort pour comprendre, c’est également une lâcheté du public – car comprendre c’est ensuite se décider», poursuit celui qui enseigne dans une école d’où sortent nombre de «quants», ces matheux travaillant dans les hedge funds ou les salles de marché.

Récemment, Paul Dembinski a, lui, rassemblé ses étudiants de fin de master de l’Université de Fribourg pour leur soumettre des études de cas: scandale du Libor, banques «too big to fail», «shadow banking»… «J’ai été frappé du mélange de connaissances pointues obtenues sur Internet et d’absence d’appréhension du sens profond du système financier» relate l’enseignant. Parmi ces étudiants de 25 ans «la plupart s’en foutent, peut-être tout simplement absorbés par leur vie courante», admet-il. «A moins que cela ne soit un sentiment grandissant d’impuissance», souffle le fondateur de l’Observatoire de la finance, laboratoire à idées faisant le lien entre le monde de la finance et les «exigences du bien commun».

Celui qui a été l’un des initiateurs d’un appel pour renouveler l’enseignement de la finance reconnaît «qu’au niveau des facultés d’économie ou des écoles de commerce l’enseignement n’a pas changé – au mieux on lui accole un cours d’éthique».

Selon son homologue grenoblois, nombre d’approches esquissées au mitan de la crise ont même été détournées. «Prenez la finance comportementale: la pensée dominante – qui modélisait l’homme rationnel – se pique maintenant de vouloir intégrer l’irrationnel dans ses équations», ironise Denis Dupré. Avant de mettre en garde contre les récupérations à l’œuvre – commerciale et politique. «Ces questions sont regroupées sous le chapeau de l’investissement socialement responsable (ISR) dont on a fait un business», explique celui qui enseigne également l’éthique aux étudiants en commerce de l’IAE Grenoble. Il commence souvent ses cours par une plongée dans la crise de 1929: «Quand ils réalisent la proximité des mécanismes à l’œuvre avec 2008, c’est le choc.»

Professeur à l’Université de Genève, Rajna Gibson rappelle, de son côté, le biais cognitif dit de «l’hyper-confiance» ayant baigné le monde de la finance avant la crise. Responsable du Geneva Finance Research Institute, celle-ci focalise ses travaux sur la façon dont les normes sociales infiltrent les sphères de la finance. «Il suffit que, dans un département, vous ayez une ambiance de gouvernance malsaine pour que très peu décident de résister à la norme», relate Rajna Gibson, qui parle de «comportement en troupeau». Un phénomène observable dans tous les secteurs. Selon l’universitaire genevoise, ce qui fait la différence – et qui explique la multiplication des scandales – «reste cette proximité des employés avec l’argent».

«Ne pas faire le moindre effort pour comprendre, c’est également une lâcheté du public»