Des opérateurs établis qui critiquent un nouveau concurrent qu’ils estiment surprotégé, l’Etat qui songe à restreindre les possibilités pour les consommateurs de changer de fournisseur télécom… Inimaginable en Suisse, la situation du marché des télécoms en France devient tendue. Six mois après le lancement de Free Mobile, les directeurs de SFR, Orange (France Télécom) et Bouygues Telecom ont été reçus mardi à Bercy par Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif. But de la réunion de deux heures, à laquelle était aussi présent le directeur de Free: contrer un opérateur devenu, aux yeux de beaucoup, trop vorace.

Le 19 janvier, Free lançait un forfait illimité (appels, SMS et accès à Internet) en téléphonie mobile pour 19,99 euros (24,20 francs). En un trimestre, l’opérateur décroche 2,6 millions de clients et oblige ses concurrents, souvent via leurs filiales «low-cost», à abaisser leurs prix. Les conséquences sont immédiates: le volume global des appels bondit de 5,2% au premier trimestre, celui vers les téléphones fixes s’envole de 10,5%, après cinq ans de baisse. Croissance encore plus forte pour les SMS (+30,8%) et le surf sur mobile (+73,4% de données), constate le régulateur des télécoms, l’Arcep. En trois mois, 6,9 millions de résiliations sont enregistrées, soit un Français sur dix. Le marché s’accroît, avec 854 000 abonnements de plus, toutes entreprises confondues. Mais les opérateurs établis souffrent: SFR voit partir 620 000 clients, Orange 615 000 et Bouygues Telecom plus de 100 000, alors que les opérateurs virtuels (sans réseau propre) perdent aussi des abonnés.

Les conséquences sur l’emploi interviennent rapidement. Accusé d’avoir réagi trop tard, le directeur de SFR est remercié. Son remplaçant prévoit, d’ici à l’automne, un plan de départ volontaire de 1000 employés, contre 556 chez Bouy­gues. Orange décide de son côté de geler les remplacements des employés partis à la retraite. Excédés, les directeurs des concurrents de Free contre-attaquent. Dans une lettre aux parlementaires, le directeur de Bouy­gues Telecom parle d’une «spirale autodestructrice» et exige que Free ne puisse pas accéder à un réseau 4G. Il demande aussi qu’Orange cesse dès 2018 de louer son réseau à Free – celui-ci devra couvrir à cette date, seul, 90% de la population.

Les directeurs d’opérateur ont semblé satisfaits de la réunion de mardi. La ministre de l’Economie numérique, Fleur Pellerin, a déclaré que «le gouvernement ne tolérera pas que ce secteur détruise ou délocalise des emplois». Arnaud Montebourg avait demandé, dès juin, aux opérateurs dans quelle mesure ils pouvaient rapatrier en France leurs centres d’appels depuis le Maghreb.

Début juillet, le ministre recevait sur son bureau un rapport lui indiquant comment créer 12 000 emplois en France. La solution: créer des lignes d’appels express, avec garantie d’une réponse en moins de 60 secondes, et ce pour un coût maximum de 60 centimes d’euro (72,6 centimes de franc) la minute.

Autre idée en l’air, casser la loi Chatel de 2008, en rendant à nouveau payant le temps d’attente lors des appels aux hotlines. Voire ne plus permettre à un abonné engagé pour 24 mois de se désengager au bout d’un an, et de partir en ne payant que 25% du montant encore dû. De nouvelles réunions sont prévues à Bercy ces prochaines semaines, tant en bilatéral qu’en groupe.

«Le gouvernement ne tolérera pas que ce secteur détruise ou délocalise des emplois»