Une dynastie consacrée au livre. Ivan Slatkine (33 ans) n'est pas peu fier de ses aïeuls. Représentant de la 4e génération avec son frère Michel-Igor (36 ans), il évoque avec passion les compétences glanées au fil des années par sa famille dans le livre.

Editeur, diffuseur, distributeur puis libraire, la maison genevoise Slatkine se compose d'une myriade de sociétés actives dans le métier (près de 90 collaborateurs). Elle figure parmi les principaux éditeurs romands avec 250 volumes par année. Seul chiffre communiqué. «Notre force est d'avoir intégré verticalement toute la chaîne du livre», résume-t-il.

Cette «verticalisation» n'empêche pas le jeune directeur général de s'interroger sur l'avenir du métier. Résultat de l'esprit visionnaire de son père Michel-Edouard - «l'âme de la maison» qui y travaille toujours -, Slatkine tire aujourd'hui une grande partie de ses revenus de la réédition de livres anciens (Slatkine Reprints) et d'ouvrages d'érudition. Spécialisée dans cette niche, la maison parisienne Honoré Champion, reprise en 1973, produit près de 200 volumes par année.

En parallèle, Ivan Slatkine poursuit le métier d'éditeur inauguré par son père au début des années 1980 (Editions Slatkine). Une production très locale d'une trentaine de volumes par an. «J'aime la Suisse romande. Et j'estime qu'il y a des valeurs locales à défendre», justifie-t-il.

Dans cette activité «grand public», tout est cependant loin d'être rentable. «Sur une trentaine de livres, seuls deux permettent chaque année la fabrication de tous les autres, rapporte-t-il. Si l'on s'arrêtait à l'application des règles strictes de gestion économique, le métier d'éditeur n'aurait aucun avenir en Suisse romande.» Ce qui implique une gestion très rigoureuse de la maison.

Comme à l'époque de son père, la prise de risque demeure permanente. «Il n'existe pas de recettes. On fait à chaque fois notre maximum.» Passionné et joueur, Ivan Slatkine en tire satisfaction.

Un paramètre a cependant changé: le prix. «La pression n'a jamais été aussi forte. Que vous tiriez un beau livre à 5000 ou à 100 000 exemplaires comme les grandes maisons, le travail de fabrication est le même. Par contre, le prix de revient unitaire change. Sur ce marché de l'édition toujours plus globalisé, s'adresser au local pose un problème de coûts. Les gens ne se rendent pas compte du travail que représente un livre. De la tonne de détails à régler», observe-t-il.

Faut-il envisager un subventionnement des éditeurs helvétiques? Député libéral au Grand conseil genevois, il refuse l'idée d'un versement de deniers étatiques. Il plaide par contre pour un rôle de régulateur de l'Etat et la mise en place de conditions cadres afin de ne pas fixer n'importe comment les prix des livres. «Les libraires fixent parfois des prix inférieurs de 20% à ceux indiqués par les éditeurs. Ces prix cassés mangent leurs marges, mais ils ont aussi des répercussions sur les éditeurs. Nous vendons, par exemple, certains de nos ouvrages par souscription avec un rabais de 10%. Si les libraires affichent des prix inférieurs, nous passons tout simplement pour des arnaqueurs», décrit-il.

Cet aménagement législatif existe déjà chez nos voisins français ou allemands. «Le livre n'est pas un produit de consommation courante, c'est un produit culturel», rappelle-t-il, réclamant à ce titre un traitement différencié. «Avoir le même prix qu'en France serait une aberration économique. Regardez les médicaments et les frais bancaires, ils sont également plus chers en Suisse.»

Le prix à venir du livre n'est pas la seule inconnue. L'avènement des nouvelles technologies pourrait aussi remettre en cause le mode de fonctionnement de la maison. «On annonçait il y a dix ans la mort du livre, je n'y crois pas. Contrairement au disque, le livre se touche. Les gens ont besoin de l'avoir en main.»

Ivan Slatkine y voit même certaines opportunités. Internet augmente les canaux de distribution et les progrès informatiques facilitent le métier d'imprimeur. «L'apparition du numérique a éliminé le travail de photolithographie», cite-t-il en exemple.

La numérisation guette toutefois les ouvrages d'érudition destinés aux universités, vache à lait de la maison Slatkine. «Nous réfléchissons à basculer vers l'électronique. Reste à trouver un modèle économique qui fonctionne.»

Ces multiples défis motivent plutôt cet enthousiaste. Désireux d'apporter sa pierre à l'édifice familial, il caresse même le projet de s'ouvrir à un marché plus large. «Dans l'édition grand public, nous sommes un peu à l'étroit en Suisse, nous pourrions créer une structure en France», ambitionne-t-il avec en point de mire le rêve secret d'un grand succès à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires.